Film culte : Le Parrain

AUteur non identifié

1970

 

Coppola se retrouve dans une impasse avec sa société de production Zoetrope, en grande partie à cause de Georges Lucas et de son film « THX 1138″. Pour tous, c’est mort. Pourtant la Paramount contacte Coppola afin de mettre en scène l’adaptation d’un roman de Mario Puzo, « Le Parrain »…

 

Ce film est un film de commande, Coppola doit 300 000 dollars à la Warner et n’a pas les moyens de faire la fine bouche.

 

Premier sujet de discorde : le casting, à commencer par Al Pacino pour le rôle de Michael. Le producteur, Bob Evans, qui mérite un billet à lui tout seul, souhaite Redford, Warren Beatty, Nicholson et même Alain Delon !! Quant à Marlon Brando, devenu tricard après ses frasques sur « Les révoltés du Bounty » et sa prise de poids conséquente, il en est hors de question. « Tant que je serai à la tête de la Paramount, jamais !! ». Coppola en fait une crise d’épilepsie dans le bureau. Il s’entête, fait tourner Brando qui se bourre la bouche de kleenex et s’enduit les cheveux de cirage. La démonstration est un tel tour de force que la prod s’incline.

 

Le style visuel du film choisi est peu conventionnel : « le style est venu de la juxtaposition entre la garden party du mariage, lumineuse, gaie, en extérieur et les magouilles fomentées à l’intérieur de la maison, sombre (…) Don personnifiait le mal, et je ne voulais pas que le public puisse voir ses yeux et deviner ce qu’il pensait. Je voulais qu’il reste dans l’ombre. » raconte Gordon Willis, le chef opérateur.

 

Le tournage se passe mal, Coppola et Willis s’opposent sans arrêt, les producteurs s’arrachent les cheveux avec l’aspect sombre des rushes. Pour couronner le tout, la Mafia s’en mêle, elle n’apprécie pas du tout. Bob Evans s’enfuit, il part 6 mois aux Bermudes avec Ali Mc Graw.

 

Comme d’habitude, ça coince au montage… mais dans l’autre sens. Selon toutes vraisemblances, « Le Parrain » est le seul film où le producteur a soutenu la version de 3h et le réalisateur la version courte ! Coppola est déprimé. Il déteste ce film : « Je me suis planté. J’ai pris un roman populaire, bon marché et salace et j’en ai tiré quoi ? Une bande de types assis dans des pièces sombres en train de causer ». Son assistant réplique « Ouais, c’est ce que tu as fait ».

 

Le film sort sort à New-York le 15 mars 1972, en pleine tempête de neige. Mais des files d’attente impressionnantes apparaissent dans les cinémas. Malgré le succès, Coppola est dévoré par l’idée de s’être prostitué pour un film de commande. 6 mois après sa sortie, « Le Parrain » explose les chiffres, devient le plus gros succès de tous les temps, enterrant « Autant en emporte le vent ».

 

« Le Parrain » touche un nerf culturel. Comme « Bonnie & Clyde », « Easy rider », le film met en scène le fossé des générations, de façon bien différente, toutefois. L’itinéraire de Michael est exemplaire : le jeune idéaliste, qui essayait au début de prendre des distances avec sa famille, finit néanmoins par embrasser et par reproduire ses valeurs, qui ne sont rien d’autre que celles du capitalisme, porté à son degré ultime. Le film porte déjà en germe les valeurs de l’ère Reagan. La représentation de la mafia comme un « gouvernement privé » rendant la justice de façon « traditionnelle » dans un pays ou les politiques sont incapables et corrompus, préfigure en effet les discours virulents de Reagan contre l’establishment de Washington. « le film est assez réactionnaire en un sens » admettait Towne, scénariste « C’est l’expression perverse de la nostalgie d’une tradition culturelle perdue ».

 

Coppola, contre toute attente, s’habitue au succès et à l’argent qui coule à flots. Pourtant, lucide, il raconte : « Ce film m’a ruiné, d’une certaine manière. Il a orienté ma carrière dans un sens qui n’était pas celui que je voulais lui donner. Je voulais, moi, rester un auteur-réalisateur in dépendant et libre ». « Le Parrain », paradoxalement, a marqué la fin du rêve ». Coppola dépense des fortunes dans l’immobilier et les jouets. Dans sa maison, une pièce entière est consacrée à ses trains électriques… Quelques années plus tard, la femme de Coppola réalisera qu’elle a 27 salles de bains !! Évidemment, Coppola ressuscite Zoetrope, sa maison de production, et investit dans une chaîne de cinéma afin de pouvoir distribuer ses films.

 

Pour l’anecdote, le succès arrivant, une faune plus ou moins étrange papillonne autour de Coppola. Parmi eux, il y avait une jeune fille, surnommée « Sunshine », qui adore glisser des acides dans les verres des gens avant de disparaître. Elle possède un véritable don pour lire dans l’âme des gens, elle sait en un coup d’oeil ce qui les angoisse. Dans son bureau, Coppola a un tableau noir. Un jour, pendant son absence, elle entre et écrit en haut du tableau : « Lorsque vous êtes riche, vous n’avez jamais à dire que vous êtes désolé ». Francis Coppola se sert du tableau pendant des années, écrit, efface, réécrit, mais jamais il n’efface le message de Sunshine…

 

Quand mon fils est né, je lui ai donné deux prénoms… dont Santino, le prénom du fils aîné « Sonny » de Don Corleone…

 

Source : Le Nouvel Hollywood (Broché)

de Peter Biskind (Auteur), Alexandra Peyre (Traduction)

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