Inès

 

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Elle et moi. Deux enfances différentes ; deux familles différentes. Pour aboutir strictement au même résultat. Elle et moi. Isn’t it ironic ?
 
Inès et moi sommes amies depuis l’enfance mais, nous le sommes devenues véritablement à l’adolescence. C’est la seule personne de mon entourage actuel qui ait connu ma mère et c’est extrêmement important pour moi. C’était la seule qui savait ce qui se passait véritablement à la maison après le décès de ma mère. La sienne m’a même recueillie pendant quelques temps, m’accueillant chez elle et ni elle, ni Inès ne se sont permises de me poser trop de questions. Je ne l’oublierai jamais. Inès savait tout et ne disait rien. Elle et moi.

 

Après nos bacs respectifs nous devions naturellement prendre un appart à Paris. Ça ne s’est pas fait. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. J’avais rendu mon préavis et je me suis retrouvée un peu dans la merde avec son désistement. Je lui en ai voulue ; elle n’a pas lutté. Nous nous sommes fâchées pendant quelques temps. Mais, elle et moi nous savions parfaitement que quoi qu’il arrive nous pouvions compter l’une sur l’autre. Même fâchées. Elle et moi. Toujours.

 

Nous nous sommes retrouvées, éclatant de rire, car cette histoire était complètement idiote. Notre vieille et immense complicité a repris toute la place. Avec Liv, la troisième larron de la bande, nous avons fait des fêtes à tout casser. C’était des hurlements de rire à n’en plus finir et nous avons grandi. Ensemble. En 1994, je pars aux États-Unis pendant quelques mois. Je pars avec deux copines d’école. Liv doit nous rejoindre au bout de deux mois. Inès n’était pas prévue. Le téléphone sonne un jour : c’est elle. Il était hors de question qu’elle loupe ça, elle débarque à l’arrache à New-York avec 5000 francs en poche, pas d’appart, pas de boulot et pas de ressources. Elle m’a bluffée, littéralement bluffée. En 15 jours, elle s’est installé dans la grosse pomme, elle a tout trouvé : taf et co-loc. Et le dimanche, nous squattons à Central Park, nous racontant nos conneries de la semaine. L’été se passe à New-York et je sais que aucune d’entre nous n’a oublié ce « summer of our life » 1994. Elle et moi.

 

Nous sommes rentrées et nos vies ont pris un tour bien différent. Je pars à Bordeaux. Inès, si sage, tombe dans la branchitude, bossant avec les Guetta, devient un élément incontournable des nuits parisiennes. Nous restons en contact sporadiquement et un jour, elle m’appelle : “J’ai un truc à te dire, je suis avec Erwann.”

 

Le ciel me tombe sur la tête, je connais bien Erwann. C’est plus ou moins un ex à moi car j’ai plus ou moins vécu une histoire avec lui. Plus ou moins. Si je ne prononce pas de phrases définitives au téléphone, je n’en pense pas moins. Entendons nous bien, le fait que ce mec était un ex à moi n’était en aucun cas le fond du problème. Ça, je m’en suis toujours foutue. Mon souci, c’est que je connaissais bien Erwann et ses dérives, son fond dépressif et je n’aimais pas du tout l’idée que mon amie d’enfance s’allie avec ce genre d’hommes. J’ai fait ce que je pouvais faire. Je suis montée à Paris et j’ai chopé Erwann dans un coin. Je l’ai prévenu très clairement : “Tu fais du mal à Inès, tu auras affaire à moi. J’espère que c’est clair.”

 

Elle s’est mariée en grande pompe ; j’étais son témoin de mariage. J’avais emmené dans mes bagages mon mari, acquis récemment et le bébé qui poussait dans mon ventre. J’ai détesté son mariage ; elle a détesté mon mari mais nous avons fermé nos gueules. Elle et moi. Nous nous sommes mariées la même année, nos filles sont nées la même année. Elle et moi. Je m’inquiétais pour elle ; elle s’inquiétait pour moi mais nous ne disions rien. Nous nous sommes croisées. Nous faisions semblant. Je détestais sa vie. Elle détestait la mienne.

 

Et puis un jour : “Allo ? Inès ? T’as pas une poussette à me prêter ?”. “Ben oui, mais je suis à Paris, t’es à Bordeaux !”. J’étais partie. Le 14 mai 2003. Un matin, j’ai estimé que la plaisanterie avait suffisamment duré, que j’allais y laisser la peau, que mon mari était en train de me détruire, que j’allais devenir folle si ça continuait. Mon mari a mis deux jours à se rendre compte que nous étions partis, les enfants et moi. Et pour cause, il ne rentrait pas… J’ai reconstruit ma vie. Inès était là. Inébranlable. Elle et moi.

 

J’ai tout rebâti. Difficilement. Péniblement. Je me suis lancée dans une autre histoire. Je surveille Inès de près. Après sa seconde grossesse, elle a arrêté de travailler. Je n’aime pas son expression fatiguée, son manque d’enthousiasme, je la sens seule. Je n’aime toujours pas le comportement d’Erwan malgré la tendresse que je peux lui porter. Je le connais depuis tellement longtemps. Quinze ans. Mais Inès, c’est 30 ans de ma vie. Elle et moi. Il fait quelque chose d’absurde, me confie des secrets que, moi, l’amie de toujours d’Inès, ne devrait surtout pas savoir. Je me tais. J’assiste à la longue descente en enfer de mon amie. Je ne dis toujours rien.

 

Inès est une jeune femme belle, forte, indépendante. Inès est intelligente, bosseuse, terrienne. Terriblement terrienne. C’est quelque chose qui me fascine, moi, la rêveuse. Elle est organisée, dynamique, marrante. Inès va toujours bien. Cache ses sentiments, d’une pudeur terrible, handicapante. Inès est remarquable dans tous les sens du terme. Et la pauvre petite chose, ravagée par le doute et la fatigue que j’ai en face de moi, ce jour de mars 2006, n’est que le fantôme de ce qu’elle était. Erwan a bousillé la femme que je croyais indestructible. Il est en train de la rendre folle, de la détruire et personne ne fait rien alors que tout le monde sait tout.

 

J’envoie un mail à Erwan. Je lui intime l’ordre de se reprendre et de faire en sorte que Inès soit à nouveau heureuse et le préviens que s’il ne le fait pas, je lui dirai tout. Tout ce que je sais. Je lui dis que je l’avais prévenu, il y a 10 ans et que je ne plaisantais pas du tout. Pas de réponse. Nous sommes le 6 mars 2006. Je vais faire quelque chose d’incompréhensible. Alors que le scandale éclate pour moi, que je suis de l’autre côté de la barrière, alors que je suis la chose à abattre, mon téléphone sonne. C’est Inès. Inès qui s’est fait hurler dessus par son mari à cause de moi. Point de non retour, ligne rouge franchie. Il y a toujours une ligne à ne jamais franchir avec moi. Je dis tout à Inès. Tout. Absolument tout. Tout ce que tout le monde sait et ce que tout le monde cache. Ça suffit. Et si la vie de mon amie s’effondre, elle sait, à présent, qu’elle n’est pas folle.

 

Après ? Cela a pris beaucoup de temps… Et aujourd’hui, Inès est redevenue telle qu’elle était. Remarquable. Nous avons reconstruit nos vies, mettant nos pas dans ceux de l’autre. Elle et moi. Nous sommes toutes les deux divorcées, nous gardons nos enfants. Je considère les siens comme les miens, et elle pareil. Nos enfants sont très attachés les uns aux autres. Et c’est un flot d’émotions quand nous voyons nos filles être les meilleures amies du monde, prolongeant notre histoire. Elles se ressemblent, nos deux filles ; elles pourraient facilement passer pour des soeurs. Et nous, nous sommes très différentes. Et pourtant en vieillissant, elle brune aux yeux noirs, moi, châtain aux yeux bleus, pas du tout le même visage mais la même silhouette, en vieillissant, tout le monde nous demande si nous sommes soeurs. Alors que quand nous étions jeunes, personne ne l’aurait pensé. Avec le temps, nous nous rejoignons. Sur tous les points. Elle et moi.

 

Il est très, très étrange de constater que nous avons des parcours semblables. Nous n’avons pas du tout eu la même histoire, la même éducation, la même famille. Rien de vraiment commun au départ et, pourtant nos vies de jeunes femmes se sont mises en parallèle. Parfois jusqu’aux prénoms. Comme si nous n’étions pas devenues amies par hasard. Comme si nous avions karma commun. Elle et moi. Par moments, cela devient flippant, nous nous demandons si nous nous portons pas la poisse mutuellement ! Comme si nous étions les deux versants d’une seule et même personne, que la vie nous avait jeté des cartes différentes en début de jeu, mais que nous en avions fait la même chose, aboutissant au même résultat, la même vie. Elle et moi.

 

Nous avons épousé toutes les deux, deux descendants de grande famille. Inès, de la “noblesse” du Nord-Ouest, qui court à l’église le dimanche et crache son venin le reste du temps. Moi, de la descendance de politiques d’Aquitaine, descendance dégénérée, rongée par le mensonge jusqu’à l’os. Nous avons fait des enfants avec eux. Nous nous en sommes sorties in extremis, y laissant beaucoup trop de plumes ; nous avons failli en crever, je crois.

 

A présent, nous vivons la même vie. Nous assumons tout car ils ne filent pas un rond, ces fanfarons du samedi soir. Mères célibataires, nous courrons partout, portant à bout de bras nos enfants et nos destins, avec des histoires d’amour qui ne font que compliquer les choses. Mais nous sommes libres et debout. Elle et moi, envers et contre tout.

 

Et quand nous croisons ceux qui ont bien failli nous briser et qui pensent, bouffés par l’orgueil, que notre seul souhait, c’est de repartir pour un tour : nous pourrions leur chanter ceci, en trinquant à notre résurrection, elle et moi. Pendant qu’ils crèvent à petit feu le verre à la main dans leurs foutues baraques de famille… Only kings for a day…

 

Elle et moi, envers et contre tout.

 

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