Fredo

George Grantham Bain Collection

Il pleuvait ce jour-là. Une petite pluie fine, froide, continue. Du genre qui vous tape sur le système instantanément. C’était impec pour l’enterrement de Fredo. Sonny se demandait ce qu’il foutait là. Fredo était un sale con et seul un vieux relent de principe l’avait poussé à se pointer aux funérailles (Quoique, le terme semble inapproprié vu que cela se réduisait à peau de chagrin). Personne n’avait voulu sortir un rond pour cet enfoiré, il allait droit à la fosse commune sous les yeux quasi indifférents de Sonny & Michael.

 

« Tu peux me dire ce qu’on fout là, sérieux, Michael ? »

 

« Le plaisir de voir cette merde six pieds sous terre, voilà pourquoi on est là »

 

« Ou alors, c’est parce qu’il fut un temps où on était potes, non ? »

 

Michael ricana, le mec du cimetière se retourna et haussa les sourcils, choqué.

 

« Mon cul ! Je veux juste vérifier qu’il est mort et que je n’en entendrais plus jamais parler ».

 

Michael ne déconnait pas. Il alla jusqu’à mettre une bouffe à Fredo pour être sûr qu’il ne viendrait plus le faire chier. Soulagé, il sortit, et Sonny lui emboîta le pas.

 

« On va boire un coup ? »

 

« Ouais, on va fêter ça ! »

 

15 ans auparavant, c’était avec Fredo qu’ils se rendaient dans les bars. Le coup d’éclat qu’il avait fait à la réunion annuelle des dirigeants, avait enthousiasmé les deux comparses. Lors de la discussion qui s’ensuivit, il y avait bien eu quelque chose qui avait dérangé Sonny, mais Fredo, son appétit, son humour gras, sa bonhomie de gros lard souriant avait fini par avoir la peau de ses soupçons.

 

« Alors vous êtes d’accord ? On marche ensemble ? On monte notre business ? »

 

« Ouais ! Et on va faire les choses à notre manière ! »

 

Un pacte. Un pacte à trois. Et ils s’étaient promis que ce serait trois ou rien.

 

Leur petit business devint florissant. Ils s’éclataient. Il y avait régulièrement des embrouilles principalement liées à Fredo. Celui-ci pétait les plombs régulièrement et tabassait des « clients ». Sonny et Michael passaient derrière, nettoyaient, faisaient la morale à Fredo, qui ne manquait pas d’être désolé, bien sur mais qui recommençait aussi sec.

 

Un jour Michael chopa Sonny.

 

« Je commence en avoir plein le cul des conneries de Fredo. Je l’ai recommandé pour une petite affaire du côté de Lafayette Street, il a pas pu s’empêcher de la ramener, du coup j’ai des problèmes. Sérieux, Sonny, je me pose des questions. Je suis pas sûr de vouloir continuer. »

 

« Écoute, on a fait un pacte. J’te cache pas que Fredo, moi aussi, me tape sur les nerfs, mais bon. J’ai qu’une parole. Faut tenir bon. Ce business, on l’a créé tous les trois. Dans un an, on a dit qu’on s’attaquait à l’alcool. On n’a rien promis, du coup, si Fredo continue, on fera le plan sans lui. En attendant, fermons nos gueules et puis c’est tout ».

 

Et c’était dur. Pendant des soirées entières, il fallait supporter les délires égocentriques de Fredo, qui était au choix, ou le meilleur, ou avait les pires galères de tous, ou était le plus malheureux. Michael serrait les dents mais n’en pensait pas moins. Quant à Sonny, les soupçons qu’il avait eus de prime abord revenaient sans cesse. Il était quasi sûr que Fredo mentait et sur un paxon de choses. C’était une putain de gangrène. Il y pensait sans arrêt maintenant.

 

Jusqu’au jour où Fredo se pointa avec deux autres mecs. Michael et Sonny se regardèrent, surpris et méfiants. Les deux nouveaux venus formaient le couple le plus improbable qu’ils aient jamais vu. Tommy et Rabbo. Le premier était ridicule, excessivement moche, se donnant un style improbable avec ses chemises hawaïennes. Sa nervosité transpirait par tous ses gestes. Quant au second, il était grand, la cinquantaine, ringard comme si ça méritait un diplôme, se prétendait cultivé alors qu’il n’était que pédant. Raciste par-dessus le marché. Et l‘autre con buvait ses paroles tandis que Rabbo aurait suivi Tommy au bout du monde. Ils auraient pu coucher ensemble ces deux-là tant leur complicité était présente mais là, la vision d’horreur qui s’imposait à Sonny et Michael stoppait net ce délire.

 

Sonny attrapa Fredo par le bras

 

« C’est quoi ces conneries ? »

 

« Hé ! Calme toi, mon frère ! Ils sont cools. J’aimerais bien qu’ils participent. »

 

« T’es pas bien ? Je ne les connais pas, je ne fais pas confiance comme ça »

 

« Même si c’est moi qui les recommande ? »

 

Silence. Sonny était emmerdé. Sur les faits, il n’avait rien à reprocher à Fredo. Juste qu’il avait foutu la merde plus d’une fois. Et ce Tommy semblait une bombe à retardement. Sonny n’était pas tranquille. Ça sentait pas bon cette histoire.

 

Quelques jours plus tard, et Sonny se maudissait de ne pas s’être écouté. Ça n’avait pas loupé. Fredo les avait lâchés en plein milieu d’un plan et s’était enfui, couvert par ses deux nouveaux potes qui avaient canardé Michael et Sonny. Ils se demandaient comment ils étaient encore vivants. Sonny était le plus amoché, il avait pris deux balles, rien de mortel, mais il lui avait fallu un certain temps avant de se remettre.

 

Michael ne décolérait pas.

 

« Putain ! Sonny, je te l’avais dit ! »

 

Sonny était fatigué. Les nouvelles étaient mauvaises. D’abord, leur ancien pote faisait courir des bruits sur eux, particulièrement sur lui, d’ailleurs. C’était la principale interrogation. Pourquoi cet acharnement sur lui ? La seule réponse qu’il arrivait à trouver c’était qu’il n’était rien. Alors que Michael, lui était influent. Fils de. Fredo n’avait pas intérêt à trop bouger de son côté car ça pouvait avoir des conséquences sur le business. Et Sonny l’avait compris. Seul le pognon comptait pour Fredo, peu importe d’où le fric tombait pourvu qu’il tombe. Tommy s’était révélé assez sadique. Il ne le lâchait pas. Et quand Sonny ne cherchait plus à savoir, il y avait toujours une bonne âme pour l’affranchir. Pourtant, celui-ci restait persuadé que tout cela allait trouver son point culminant. Car il croyait dur comme fer que tout se payait dans la vie. Il se doutait que Fredo avait baratiné ses deux nouveaux amis. C’était bien entendu lui, la victime. Mais ça ne tiendrait pas très longtemps ces conneries…

 

Ça dura quelques mois. Des échos revenaient régulièrement aux oreilles de Sonny et Michael. Des bagarres dans des bars.Les trois cherchaient la merde dès qu’ils pouvaient, et comme il n’y avait plus personne pour tempérer Fredo, il était de plus en plus con. Un des projets qui lui tenait le plus à cœur, tomba à l’eau. Sonny but du petit-lait ce jour-là. Mais ça ne suffisait pas. Il attendait le jour…

 

Ce fameux jour arriva. Apparemment, Tommy, Rabbo et Fredo s’étaient lancés dans un nouveau business. Et ce qui était prévisible arriva. Comment les deux premiers avaient pu être assez naïfs pour croire que ce que Fredo avait fait à Michael et Sonny, il ne leur ferait pas à eux ? Ça n’avait pas loupé. Le traître trahit à nouveau et cette fois ci ce fut le couple improbable qui mangea sa merde. Ils s’en tirèrent de justesse. Tommy boita tout le reste de sa vie. Rabbo passa quelques mois à l’hôpital. Ils cherchèrent à faire buter Fredo plus d’une fois mais celui-ci s’échappa à chaque fois. Ils se croisèrent une fois avec Sonny et Michael. Rabbo s’approcha de Michael pour lui parler mais le regard mauvais de celui-ci le dissuada d’aller plus loin.

 

Le temps passa. Chaque année ramenait son lot d’anecdotes à propos de leur ancien pote. De pire en pire. Il ne se lavait plus apparemment. Il était passé de bande en bande, arnaquant, mentant. Chassé à chaque fois. Enfin…On n’avait pas le temps de le flanquer à la porte, il s’était déjà enfui. On ne savait pas ce qui était le plus écoeurant chez lui. Son absence de principes ou sa lâcheté abyssale…Il était devenu énorme et avait du mal à se déplacer. Il se faisait tabasser régulièrement par des bandes de jeunes, nouveaux venus, sur le marché de la mafia des années 50. Il devait beaucoup d’argent. Trop d’argent. Et puis, la nouvelle tomba quelques années après. Fredo était mort assassiné.

 

La connerie de trop. Apparemment, il essayait de faire du business avec les chinois qui n’ont pas tout à fait les mêmes règles. Il est mort seul dans une ruelle sale de china town. Même pas dans son quartier. Pas très loin de Little Italy. Il avait pris trois balles dans le dos. Il avait vécu en lâche, il est mort sous les coups d’un lâche qui ne l’a pas regardé dans les yeux.

 

Sonny, en quittant le cimetière, passa la main sur son ventre, comme pour vérifier qu’elles étaient encore là. Les cicatrices, celles causées par Fredo et les balles de Tommy. Elles étaient devenus très précieuses pour lui. Il les aimait. Elles étaient devenus un important atout dans son jeu. Il lui était arrivé de quitter une table avant même la fin d’une conversation, laissant son interlocuteur désemparé. Michael lui courrait derrière.

 

« Tain ! Mais qu’est ce que tu fous, Sonny ? Pourquoi tu te barres ? Et bordel, c’est quoi ça ?! » disait-il en montrant du doigt la chemise blanche de Sonny qui se couvrait de sang.

 

« C’est rien, t’inquiètes » . Sonny tournait les talons, en souriant, en caressant sa chemise devenue rouge au niveau du ventre. « C’est rien, fais- moi confiance, on fait pas affaire avec ce type. C’est pas fiable, ce truc ! »

 

Et il ne s’était jamais trompé.Car depuis que Sonny avait pris ses deux balles trahi par son ami, il lui arrivait souvent un phénomène étrange. Dès que quelqu’un mentait à Sonny, ces cicatrices se remettaient à saigner. Automatiquement…

 

Ce fut la dernière fois que Sonny ne s’écouta pas quand il sentait que quelqu’un le prenait pour un con. Car non seulement il avait toujours sa petite voix intérieure qui l’avertissait mais aussi, il était bien obligé de changer de chemise à chaque fois. Et il devait ça à un mec qui avait retourné sa veste plus d’une fois.

 

Comme quoi…

Crédit photo Flickr

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