Les bijoux

George Grantham Bain Collection

Des rencontres, des humains et parfois les bijoux qui vont avec.

 

La fameuse gourmette d’enfant. Et une montre en or que je n’ai jamais eue. Nos grands parents souhaitaient que nous ayons toutes, les quatre petites filles, une montre en or. Les mêmes. Une très jolie, fine, légère montre en or. J’étais plus jeune d’une dizaine d’années. Mes grands parents sont morts avant d’avoir pu me l’offrir. Après le décès de Jeanne, ma grand-mère, la montre qui m’était destinée avait disparu. Volée officiellement par mon oncle. Il n’avait eu qu’une fille et estimait que par « égalité », ma montre lui revenait.

 

Mon malentendu avec les bijoux commence là. Ils m’ont toujours échappé.

 

Je ne me suis jamais fait percer les oreilles, et j’ai parcouru l’adolescence sans eux. Aucun penchant.

 

À la mort de Maman, ma sœur aînée fut évidemment digne, grande, et généreuse. Elle batailla sec avec mon autre sœur, remporta largement la mise. À propos des vêtements de Maman, nous avons atteint des sommets. J’avais 16 ans. 90% des fringues n’étaient pas pour moi. La seule chose que je souhaitais, un blouson, me fut refusée. Mon père n’a rien dit. Mon autre sœur, non plus. Elle prit les bijoux. Les sacs. Les frusques. Papa, sans rien dire, sauva le sac Vuitton de ma mère. Et une fois que ma sœur aînée fut repartie, avec ses valises bien pleines, enfin repue, me donna le sac et me fit une surprise. L’alliance et la bague de fiançailles de Maman. Pendant des années, je n’ai porté que ça.

 

Ma première grande histoire d’amour. Alex. Un bracelet énorme en métal, fabriqué au marché hippy de Formentera. Et l’année d’après, mes premières vacances en amoureux. Formentera again. Un autre bracelet, cette fois-ci en argent. Magnifique. Lourd. Large. Trop grand pour mon poignet. Je l’adorais et je ne m’en suis pas séparée pendant des années.

 

Mon ex-mari. Un déluge. Mon alliance. Deux autres bagues. Des pierres au cou. Certaines achetées, d’autres tombées du camion. Du tape à l’œil. Rien qui ne me ressemble. Ha si. Un bracelet fin en or avec des perles. Discret. Fin. Tout ce que j’aime. Et toujours les bijoux de maman. J’avais les mains ornées. Les mains liées ?

 

Je suis partie, j’ai tout laissé. Formentera fut oublié dans une boîte que mon ex-mari s’empressa de jeter à la poubelle.

 

Puis vint le temps du clash. Une réunion de famille. Le lendemain, je cherchais partout mes bijoux. Mes bagues. Disparues. Envolées. Mon père au téléphone m’a expliqué qu’il avait tout pris. Tout enlevé. Les restes de Maman et de mon ex-mari.Il ne savait pas trop pourquoi il avait fait ça. Il ne pouvait me fournir d’explications rationnelles. Il pouvait juste me dire que ça faisait trop longtemps que je trimballais ces anneaux, et que ça me porte malheur, quelque part il en était certain. Je me suis inclinée. Bizarrement soulagée. Je charriais le destin de Maman depuis trop longtemps. En plus de traîner celui de mon ex-mari.

 

Plus aucun bijoux de valeur. Plus de souvenir. Plus rien. Ma réconciliation avec Dieu, m’amena à porter pendant longtemps les « colliers brésiliens », faits d’une simple corde et de deux icônes religieuses. Une sur la poitrine, l’autre se balançant dans le dos, protégeant les deux côtés de ma personne. D’ailleurs, je m’aperçois en écrivant que cela me manque et que je vais aller m’en racheter un.

 

Il y a eu cette bague en toc. Volumineuse. Un faux-semblant joliment fait. Elle donna lieu à une scène lunaire. Invitée à rejoindre des amies dans un bar, je fis la connaissance de leurs potes, venus des pays de l’est. Je ne sais trop pourquoi je précise, mais cela doit être culturel chez eux ! Des Russes, je crois. L’un d’eux commença à me draguer vaguement. Au cours de notre conversation hachée, anglais oblige, il se pencha vers cette bague. Il l’examina et déclara : « Si un homme t’a offert cette bague qui coûte très cher, c’est que tu dois super bien baiser ! ». J’en suis restée abasourdie pendant des jours !

 

Certains donnent une valeur monstrueuse aux bijoux. Beaucoup trop importante. Ils y mettent des sentiments, des cordes et des prisons. Leur valeur est proportionnelle à ce qui pend à leurs bras, leurs cous, leurs oreilles. Comme des poids. Moi, ça m’embarrasse, me contraint, me retient.

 

Aujourd’hui, il ne reste qu’un colifichet offert par Sabine que je ne quitte plus depuis trois ans maintenant. Une petite chose toute simple faite d’un cordon et d’un sigle japonais. « Amour ». C’est tout. Sabine change le cordon régulièrement, je ne m’en occupe pas. Je ne le sens même pas, il m’accompagne partout où je vais sans même que je ne m’en rende compte.

 

Il y a toujours mes bagues qui m’attendent dans un tiroir chez mon père. Je ne me décide pas à les faire fondre pour recréer autre chose. Je ne suis pas sure que cela réussira à dissoudre le karma qui les accompagne. Et je ne peux que constater que depuis que je ne les porte plus, ma vie a commencé à se construire. À me ressembler. Bijoux, avez-vous une âme ?

 

J’ai quelques envies, pourtant. Une montre. Une montre d’homme en argent, imposante et lourde. Beaucoup trop cher pour moi ! Une chaîne de ventre, que mon amoureux n’arrive pas à trouver, et ce n’est pas faute d’essayer. Mais nos exigences sont compliquées ! Il faudrait que je me fasse percer les oreilles pour, enfin, avoir les grosses créoles dont je rêve. Que de l’argent. Je n’aime que l’argent. L’or me semble déplacé sur moi.

 

Les bijoux & moi, oui, c’est un malentendu sans fin. Ils m’échappent, je les esquive. Comme s’ils me plombaient, m’attachaient et que je leur résistais.

 

Je suis une femme sans bijoux. Aucune rencontre, aucun humain ne se matérialise en pierres, chaînes ou fermoirs.Quand les vêtements tombent, il ne reste que moi, de « l’amour » & quelques gouttes de Shalimar. Quoique… J’ai deux autres joyaux. Je considère mes tatouages comme tels. Ils ont une histoire, et ils me parent d’une certaine façon. Un sur l’omoplate pour mes amis. Un signe tribal bleu. Un autre sur mon ventre, pour mes enfants. Des caractères japonais en bleu aussi. Il m’en manque un troisième que je vais faire d’ici peu. En bas du dos. Une symbolique que lui seul connaît…

 

Mais de bijoux à proprement parler, point. De toute manière, si on y regarde de près, tous ces ornements ne servent pas à grand-chose sauf à flatter nos égos. Et nous aurons beau nous travestir d’or, d’argent ou de diamants, au final, c’est la chair et le sang qui l’emporte. Mais, je crois aussi que des bijoux portés longtemps prennent un peu de l’âme des humains qui les ont portés. C’est mon côté superstitieux.

 

C’est peut-être pour cela que je les envoie valser…

Crédit photo Flickr

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