La soeur

Arapaho 1898

Il est des relations vénéneuses. Tellement vénéneuses que pour les appréhender, l’utilisation du « je » est impérative pour plonger dans l’enfer. Cela ne signifie pas qu’il s’agit de moi, automatiquement. Peut-être quelqu’un que je connais. Je me suis saisi de son histoire.

 

Il est des relations vénéneuses. Terriblement toxiques. La prochaine fois que je la verrai, quelqu’un sera mort. Elle. Mon père. Ou moi. Nous nous retrouverons devant un cercueil et nous nous regarderons sans haine. Car le rejet que nous éprouvons l’une vis-à-vis de l’autre va au-delà de la haine. Il n’y a pas de mots. Ça n’existe pas car c’est ce n’est pas humain.

 

Elle, ma sœur. Encore utiliser le possessif à son sujet, me dégoûte car c’est supposer qu’elle fait encore partie de mon monde. Qu’elle m’ « appartienne ». Elle, la sœur…

 

Je pourrais parler de l’avant et de tout ce qu’elle a pu commettre comme petits crimes contre l’humanité. Je pourrais dire qu’elle a usé ma mère jusqu’à la corde, qu’elle a instrumentalisé mon père et qu’elle est allé jusqu’à imaginer des choses horribles, sans fondements. Je pourrais dire qu’elle a partiellement perturbé mon autre sœur dans ses rapports aux autres. Je pourrais raconter que, responsable de moi quand j’avais 18 ans, sous prétexte que je lui avais abîmé une chemise, elle m’a affamé, car l’argent qui me revenait mensuellement, elle l’a gardé. C’est mon mec qui m’a nourri. Je pourrais conter aussi, qu’elle m’appelait à 7h du matin pour que j’aille lui faire ses courses parce que je le lui devais, genre d’esclavage. Conter que je me suis fâchée avec elle pendant dix années tant elle m’avait traumatisé. Pour mieux replonger après. Je pourrais en raconter et en raconter mais je vais me contenter d’écrire la fin.

 

Quand vous la rencontrez, elle est absolument charmante. Belle femme. Elle a toujours été belle, toujours la plus belle, a joué sa partition là-dessus, mais l’âge venant, forcément, c’est devenu plus compliqué. Mais quand vous la rencontrez, le charme agit.

 

Elle m’a aidé, c’est vrai. C’est son système relationnel. Elle vous aide pour mettre la main sur vous et mieux vous détruire, une fois qu’elle a maîtrisé vos faiblesses. Imparable. Je dis encore à mon fils qu’elle l’a aimé, qu’elle s’est bien occupée de lui car c’est la vérité. Je reconnais qu’elle m’a accueillie, les enfants et moi. Oui, c’est vrai. C’est tout. Car quand, j’ai appris récemment par ma fille, qu’elle l’enfermait à clé dans sa chambre, chose que je ne savais pas vraiment, du moins pas à ce point-là, j’ai eu envie de la tuer. Oui, c’est vrai. Elle a enfermé ma gamine de 4 ans dans sa chambre dès qu’elle rentrait de l’école. Ma fille n’a jamais compris pourquoi car elle était gentille. Elle, l’autre, gardait mon fils auprès d’elle, évidemment, c’était un bébé, il ne disait rien. Par contre, ma fille, elle, pouvait la contester et il n’y a pas de place pour la contestation avec elle.

 

Nous emménageons dans un appartement à Rueil-Malmaison. Je ne suis pas fan de la banlieue mais je ne suis pas encore capable de me prendre en charge totalement. Donc, je laisse faire. Nous nous installons, la vie prend forme et les premiers signaux d’alerte arrivent. Une engueulade au téléphone où elle me rabroue. Le travail de sape commence. Je reviens du travail, elle m’explique qu’elle a acheté des vêtements pour les enfants, je lui propose de la rembourser, pas de souci, oui, bien sûr, tu me dois 250 euros. J’en gagne 1500. Avec un loyer de 1000. « C’est pas grave, t’as qu’à demander une avance ». Je commence à être très sérieusement dans la merde financièrement. Je suis nulle, je fais tout mal, je ne comprends rien. Elle me regarde souvent, avec son petit sourire méprisant, me faisant sentir à quel point je suis merdique.

 

« Dorénavant, je n’irais plus chercher ta fille à l’école, ça me saoûle ». Ok. Je cours. Je travaille sur Paris, je fonce chercher ma gamine, qui à 7 h du soir quasiment m’attend sagement à l’école. Alors que son frère est tranquille à la maison et que sa tante aurait pu aller la chercher à 16h30. Ma fille a beaucoup souffert à cette période, je le sais. Je me bouffe avec régulièrement. Mais c’est trop tard, c’est fait.

 

Ce fameux dimanche, ça faisait des mois qu’elle me détruisait à petit feu. Déjà abîmée et pas réparée par mon ex-mari, elle va m’achever. Juste avant, elle a fait quelque chose, je ne sais plus. Nous sommes tous les quatre dans le salon, elle, mes enfants et moi. C’est too much, je la menace d’appeler notre père, pour lui dire ce qu’elle a fait. Elle devient folle. Elle me tape dessus devant les enfants. Je suis dans un état tel que je me mets à rire. Elle me tape dessus, je me défends certes, mais je ris hystériquement. Je suis en train de débloquer. J’aurais dû me barrer à ce moment-là.

 

« She makes me wanna die »

 

Ce fameux dimanche, je crois que je suis sorti la veille. Je crois que je suis très fatiguée. La semaine précédente, la directrice des ressources humaines a remarqué les traces dans mon cou. Les traces de strangulation et je lui ai dit que c’était elle, l’autre qui avait fait ça. Parce que je sais, pertinemment, que si on n’avoue pas ce genre de crime, c’est comme s’il n’existait pas, j’ai l’habitude… Alors, ce fameux dimanche, je suis à bout. À bout de tout. Elle m’en fout plein la gueule. Je ne sais plus pourquoi. J’attrape la boîte de médocs, je la regarde, et tout en regardant par la fenêtre, la solution s’impose calmement. Il faut savoir que la minute où vous décidez d’en finir, c’est une minute claire. Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas un moment sombre. Je regarde le ciel par la fenêtre, il fait beau ce jour-là. Un moment clair où l’évidence s’impose. C’est mieux. J’entends de loin mes enfants qui jouent. Elle qui s’agite. C’est mieux. Le monde se portera mieux sans moi et je me porterais mieux sans lui. Ce n’est ni une décision égoïste, ni une décision généreuse. C’est la solution, la seule, la plus efficace, la plus rationnelle, la plus irrationnelle et j’avale tout.

 

Je me réveille dans une unité psychiatrique. Je ne me souviens pas du nom de l’hôpital à ce jour. Audrey vient me voir. Un pote aussi à qui j’ai parlé, parlé, parlé. Je ne sais toujours pas ce que j’ai pu raconter et je ne veux pas savoir. Le psychiatre veut m’interner pendant 15 jours. Il me trouve trop épuisée. Je sors quand même. Je rentre toute seule, je crois. Non, c’est faux, il y a mon neveu avec moi et puis Yvan. Mais elle n’est pas là. Je rentre, j’ai droit à un répit de 24h. Elle est gentille pendant 24 heures…

 

Et l’enfer recommence.

 

Elle recommence. Et nous basculons dans la folie furieuse, les enfants au milieu. Elle tente de me faire interner. Elle appelle les flics et leur explique que je suis dangereuse, que j’ai tenté de me suicider. Ils sont perplexes. Ils s’en vont. Un autre jour, elle me dit que je suis folle de jalousie envers elle. C’est tellement aberrant que je réalise que c’est elle qui est jalouse comme une teigne. Je n’ai toujours pas compris pourquoi. Elle me pique mon téléphone portable et l’enferme dans sa chambre. Elle m’isole et me traite comme une merde. J’essaye d’ouvrir la porte de sa chambre après lui avoir demandé 4 fois de me rendre mes affaires. Peine perdue. Elle finit par ouvrir la porte et me regarde en souriant. J’assiste à l’inimaginable. Elle saisit la poignée de la porte et commence à frapper avec. Pas moi. Elle…

 

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Quatre fois.

Cinq fois.

 

Elle se défonce la tête elle-même avec une porte.

 

Je suis hébétée. Car pendant ce temps-là, elle crie au secours. Pour faire croire que c’est moi qui la frappe. Je suis en peignoir, je me rue vers la porte d’entrée, je fuis. J’arrête de courir, arrivée dans la rue. Je ne trouve même pas de mots pour décrire dans l’état dans lequel je suis. J’ai peur. Je suis terrorisée. Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Les flics ont débarqué évidemment. Je suis dans un mauvais film. Je n’ai rien fait. Elle se tient la tête, le front blessé par la porte. La réalité dépasse la fiction. Les policiers ont des doutes et repartent assez choqués, les deux sœurs qui se foutent sur la gueule, deux mômes au milieu. Ils ne croient personne, y compris moi, qui suis pourtant, je le jure encore, innocente.

 

Parfois, je me réveille encore, la nuit, paniquée. La peur vissée au ventre. Et l’éternelle question : « Pourquoi ? » et « Qui va croire un truc pareil » ?!

 

Les flics sont partis. Nous sommes toutes les deux dans le couloir.

 

« Pourquoi tu fais ça ? »

 

« Je te pousse à bout pour voir jusqu’où t’es capable d’aller »

 

A cette minute-là, j’ai compris. Une minute claire. J’ai compris qu’elle voulait que je crève. J’ai compris qu’elle voulait m’anéantir. Qu’en moi, s’était résumée la haine profonde et viscérale qu’elle éprouvait pour sa famille. Sincèrement, personne ne peut imaginer ce que c’est d’être haï à ce point-là tant qu’on ne l’a pas vécu. Ce n’est pas moi qui suis visée en tant qu’être humain, je suis la névrose familiale, je suis ce qui l’empêche de vivre, il faut que je disparaisse. Je suis l’obstacle, l’ennemi à abattre, puisqu’elle n’a pas réussi à détruire mon père, et que ma mère s’est rendue malade, et en est morte. Elle veut ma mort.

 

« She makes me wanna die »

 

Je pourrais en conter plein d’autres. Mais quand elle m’a dit cette petite phrase, elle a commis une erreur. Elle ne l’aurait pas dit, je pense que j’y aurais laissé la peau parce que plus en état de me défendre, voire de me battre. Les flics débarquaient à la maison pour un oui ou un non. Ma fille a cru longtemps que quand ça sonnait à la porte, c’était les policiers qui venaient chercher sa mère. L’atmosphère était irrespirable, vénéneuse, toxique.

 

Mon instinct d’autoconservation s’est réveillé, surgi de nulle part, du plus profond de mon être, là où il était caché depuis des mois.

 

J’ai appelé mon père. Et mon autre sœur. Et la scène finale a commencé.

 

Ma sœur Elena est assise sur un fauteuil, prudemment à distance. Mon père, Salvator, installé dans le canapé et l’autre, à côté de lui. Et moi dans un autre fauteuil. Elle est maquillée, pomponnée, c’est la prestation de l’année. Mon père me regarde et peine à me reconnaître. Je ne suis que l’ombre de ce que j’ai pu être. Sans exagérer. Je dois peser 48kg, je ne dors plus depuis des jours, je ne me soigne plus. Je suis en train de mourir.

 

« She makes me wanna die »

 

Elle explique. Elle explique ses exigences délirantes. Des heures. Ça dure des heures. Tout y passe. Il est 23 heures, ça fait quatre, cinq heures que cela dure. Nous sommes à présent tous autour de la salle à manger. Nous sommes tous épuisés, sauf elle. Plus le temps passe, plus elle s’épanouit, car elle se repaît de notre énergie. C’est un vampire. Elle nous pousse dans l’univers qu’elle connaît le mieux : la folie.

 

Mon père est croyant, fervent catholique. Nous en sommes à un point que je ne saurais décrire.

 

« Mais tu es le diable ? »

 

Elle éclate d’un rire mauvais.

 

« Dis- moi ton prénom ! »

 

Silence.

 

« Dis- moi ton prénom ! Comment tu t’appelles ? ! Réponds ! »

 

Elle ne répond pas. Elle ne répondra jamais à cette question car elle sait très bien ce que cela signifie dans la religion catholique. On dit que quand le diable s’empare d’un être humain, si tu lui demandes son prénom, il ne peut pas te le dire. Car il est le diable.

 

J’observe la scène. L’atmosphère est oppressante. Je respire mal. Je sais que personne n’oubliera jamais ce moment. Nous sommes dans le folklore et l’horreur. Je me réveille. Ils sont en train de se battre pour trouver une solution à cette situation impossible. Une minute claire, enfin. Je sais. Je me lève, je vais dans la chambre et j’appelle mon ex-mari. Le coup de téléphone a duré à peine 5mn. Je reviens. Je regarde tout le monde. Il n’y a que moi qui peux faire cesser le massacre. Ça va me coûter cher, mais là tout le monde est en train de payer, et c’est devenu exorbitant.

 

« Ça suffit ! Le père des enfants vient les chercher demain. Ils partent avec lui. Je me barre aussi. Je laisse l’appartement. Voilà. La situation est réglée »

 

J’ai eu droit à des « T’es sûre ? » pas très convaincus. J’ai surtout perçu le sentiment de soulagement de mon père et de ma sœur. Soulagés que cela cesse et que j’ai, moi, pris la décision qu’ils attendaient peut-être. Et quant à l’autre, j’ai eu l’immense satisfaction de lui avoir coupé l’herbe sous le pied. Elle n’a plus le contrôle, elle n’est plus maîtresse de la situation. Elle est déstabilisée. Elle est battue. Elle a le sourire forcé de ceux qui réalisent qu’ils sont vaincus.

 

Le lendemain, j’ai mis mon père dans sa voiture, il est rentré chez lui. Je crois que nous avons fêté son anniversaire auparavant. Je ne sais plus. Je sais que le 9 octobre 2004, j’ai mis mes enfants dans une autre voiture en ne sachant pas quand j’allais les revoir. La séparation durera trois mois. Je sais que le 9 octobre, j’ai fait ma valise et je suis partie. Elle a tenté de faire des siennes. Elle a appelé mon patron pour lui expliquer que j’étais dangereuse pour la société et qu’il fallait qu’il me licencie immédiatement. Elle nous a dénoncé à la DDASS en signalant que mes enfants étaient en danger, déclenchant une enquête sociale qui, évidemment, n’a rien donné. Elle m’a piqué quasiment toutes mes affaires. Elle a voulu m’anéantir encore plus car je lui avais échappé et que sa tentative de destruction avait échoué. Elle a même contacté mon psychiatre qui, au vu de leur conversation, m’a dit qu’il n’y avait rien à faire. Qu’elle était probablement paranoïaque, je veux dire, un diagnostic psychiatrique et que c’était des gens très difficiles à soigner. Voire impossibles à soigner.

 

J’ai tout perdu. Tout. Mes enfants, leurs jouets, des objets, mon fric, mon appartement. Je n’ai plus rien. Je possède mon âme et ma valise. C’est tout. Mais je suis vivante.

 

« She makes me wanna die »

 

Elle m’a donné envie de mourir. Elle. Ma propre soeur. La sœur. Je ne l’appelle pas par son prénom, car, oui, finalement, elle est le diable dans ma famille. Ce n’est pas un être humain. C’est un serpent venimeux. Je ne veux pas qu’elle s’approche de mes enfants, ou de moi. Elle est la mort. La prochaine fois que nous nous verrons, il y aura un mort.

 

Je ne lui pardonnerai jamais. Elle m’a donné envie de mourir, elle, de mon propre sang. Elle qui me berçait quand j’étais bébé. Elle, que j’allais consoler quand elle pleurait dans sa chambre, à 18 ans, et moi 5. Elle, qui m’adorait quand j’étais enfant. Elle, qui m’a choyé, câliné. Je suis tombée un jour d’un lit superposé à l’âge d’un an, je crois. C’est elle qui m’avait installé là-haut. Je me demande parfois, si elle ne m’a pas poussée. Je l’avoue, c’est la seule personne au monde qui me terrifie. Dont j’ai réellement peur car je sais qu’elle n’a aucune limite. Je sais ce dont elle est capable et je ne la sous-estime jamais. Elle est la part du diable dans ma vie quand mes enfants sont l’oeuvre de Dieu.

 

Elle m’a donné envie de mourir et je sais que ça peut recommencer demain. Je reste donc prudemment à l’abri. Je ne serais tranquille que quand elle aura rejoint son propre enfer. Sans que j’en fasse partie…

 

Photo trouvée ici

2 commentaires sur “La soeur

  1. Bonsoir, très troublée à la lecture de votre billet… je me suis toujours et je me demande encore s’il est une obligation d’aimer un frère ou une sœur?
    Et là je comprend tout à coup que ce n’est pas une obligation…
    C’est fort de pouvoir mettre des mots sur des maux pareils.
    Je suis presque soulagée 😉

  2. Je suis désolée d’avoir tardé à répondre. J’ai du mal à repasser par ce billet 🙂

    Si j’ai pu être d’une aide quelconque, j’en suis ravie. C’est le but de cette écriture exhibitionniste. Soulager. La principale concernée certes mais aussi les autres.

    C’est ce qu’il y a de plus gratifiant dans les blogs.

    Merci pour votre commentaire

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