Nils

 

Edward S. Curtis

-« Tu peux pas entendre les pigeons parler, c’est impossible ! T’es pas sous acide ! Je suis défoncé mais ça va, je sais ce que je dis, chuis pas débile !»

 

-« Ben si, je viens de les voir tournoyer, et te murmurer à l’oreille, qu’ils te comprennent »

 

-«C’est dingue ! tu les entends vraiment ? T’es perché sans acide ?! Délire ! »

 

-« Chais pas, mais là , il a une super conversation de fond avec un lézard, je vais le rejoindre. »

 

-« Bordel ! J’en ai rencontré des malades, mais alors toi, Nils, t’es complètement zinzin… »

 

Extrait d’une conversation entre Nils et une autre personne.

 

J’ai rencontré un jour en 1992, je crois, la seule personne au monde à pouvoir suivre un trip sous acide sans en prendre. Du jamais vu. En plus, phénomène rare, j’étais en couple avec Alex, et le coup de foudre fut en couple. C’est-à-dire qu’ Alex et moi, nous avons complètement craqué pour Nils ensemble. Et c’est devenu notre super pote. Comment, où, aucune idée. Mais la première fois où je suis allée chez lui, ça oui, je m’en rappelle !

 

Alex & moi, même si notre couple du point de vue intimité, c’était pas vraiment ça, il y a quelque chose que nous avons toujours partagé : une vraie complicité sociale. C’est pour ça que quand je l’ai quitté, tout le monde a été triste. Parce que c’est vrai, nous étions super drôles ensemble, nous avions tous les deux les mêmes remarques assassines, nous étions un tandem « incontournable » des fêtes. Je crois que nous étions un couple charismatique. Et ça faisait chier tout le monde de ne plus assister « au spectacle ». Pour peu qu’Abigael soit dans les parages, ça se terminait invariablement dans un coin, ou dans une cuisine, et ça fusait dans tous les sens. Un ping-pong social du tonnerre. Vous vouliez vous marrer ? Vous n’aviez qu’à vous installer dans un coin et attendre que l’un d’entre nous balance une connerie et c’était parti ! Qu’est ce que j’ai ri ! Je crois que je n’ai jamais autant ri de toute ma vie. Ava était par là aussi. Inès de temps en temps. Une sacrée bande. Et Nils débarqua.

 

La première fois que je vais chez lui, je traverse la cour pavée, je file tout droit avec Alex et je frappe à la porte d’un atelier. Vous savez les ateliers que l’on trouve à Paris, les fameux lofts dans les cours intérieures, si recherchés. Je rentre, c’est tout blanc. La cuisine sur le côté droit, ouverte, l’escalier en colimaçon qui monte vers la chambre. À gauche une porte, je crois. Et l’atelier à proprement parler. Je ne suis pas éblouie, tout le monde vit dans des lofts à l’époque, ou va vivre dans un loft. C’est the truc. Sauf que chez Nils, il n’y a aucune mise en scène. Chez les autres, c’était aménagé avec des vieux trucs de récup pour avoir l’air cool. Surtout avoir l’air cool et détaché des choses matérielles, tout en payant un loyer délirant…

 

Pas chez lui. Il n’était pas comme ça. Il n’était jamais en représentation, lui. Il était. Tout simplement.

 

Je rentre dans son atelier à proprement parler, je regarde autour de moi, les vélos dans un coin, des trucs dans tous les sens, le canapé agonisant, les toiles de peintures, la peinture partout, la musique à fond la caisse.

 

C’est quoi ce morceau ?!

 

Nils me tend la pochette, c’est Massive Attack « Blue lines ». Jamais entendu parler. Mais c’est génial ! Cet album reste, à mes yeux, l’un des plus grands albums du XXe siècle. Il reste associé ad vitam eternam à Nils.

 

« Unfinished sympathy » passe. Il y a la grande table sur laquelle il peint, sur laquelle il mange. À laquelle je m’installe. Il nous prépare des pâtes à l’ail, recette que j’utilise toujours. Une recette simple et savoureuse. Comme Nils. Et je regarde ses peintures. Je suis décontenancée. Des tout petits ronds. Beiges. Des tout petits tableaux. C’est tout.

 

« Et tu les vends ? »

 

« Oui, et bien, d’ailleurs »

 

Ça me laissera toujours perplexe. Je n’ai jamais rien compris à la peinture de Nils. Il le sait. Je crois même que je lui ai sorti « Je peux faire la même chose, faut pas déconner, c’est du foutage de gueule ! ».

 

Et pourtant, je le revois penché, méticuleux, maniaque, sur ses toiles, des heures à chercher le bon endroit, la bonne distance, la bonne configuration pour 6 ronds dans 10 cm de surface. Allez comprendre. Nils vit de sa peinture et aussi grâce à une rente que lui versent ses parents suédois. Car il est suédois. Il a quitté son pays, je ne sais quand. Il a de quoi payer son loyer et sa bouffe quoi qu’il arrive. Du coup Nils est vraiment libre, détaché des contingences matérielles mais en conséquence, je ne suis pas sure qu’il soit capable de construire quoi que ce soit.

 

Il est grand. Il est immense. C’est mon géant vert ! Il est blond, les yeux bleus et habillé d’une façon qui me fera toujours monter le sourire aux lèvres quand je le vois. Il est stylisé dans le très grand n’importe quoi. Parfois ses pantalons sont trop courts. Parfois ses pulls sont trop courts. Il a toujours un truc trop court comme s’il était toujours plus grand que la situation… Ça lui donne un côté gauche, un air d’enfant perdu au milieu des adultes. Quelque chose d’inadapté. Son regard intelligent, ses remarques, nos discussions. Loin d’avoir une vision courte des choses. Ça lui donne un côté impressionnant, un air de vieux sage perdu au milieu d’ignorants. Quelque chose d’inadapté…

 

Son rire. Inoubliable. Ses jolies mains toujours un peu couvertes de peinture. Nous l’adorons avec Alex. On l’entraîne partout avec nous. Et surtout, on l’embarque une année avec nous à Formentera car nous savons que c’est un endroit pour lui. Il craque évidemment pour cette île si particulière, encore préservée à cette époque. Camaroche. (Orthographe ?). La fameuse demeure de Formentera, ancienne maison de maître de l’île. La plus grande. Celle qui fut abandonnée et qui renaît sous les assauts d’une famille de baba cool. Je crois que c’est l’année où nous y sommes installés. Une maison d’artistes où Nils apposera sa marque, je crois. Mais tout a disparu.Les ballades en scooter. Je me demande même s’il n’a pas eu une mob au début, encore une fois, trop grand pour la situation… Et nous rions. Les déjeuners vers 16h dans les kioscos locaux et la digestion à coup de manzana. Nous terminons certains soir sur la plage, et je crois qu’un des plus grands fous rires de toute ma vie, c’est d’avoir assisté à la traversée de la plage par un Nils nu comme un vert, juste avec ses palmes, son masque et son tuba, qui s’était mis en tête d’aller pêcher à 5h du mat. Alex & moi, pliés de rire, pas dans un état très normal. Ce type de quasiment 2m à poil, avec juste ses accessoires relatant très sérieusement comment il allait s’y prendre pour nous ramener à manger. Je me marre rien qu’en l’écrivant. Il avait une telle conviction !

 

Pourtant, Nils reste toujours une énigme. Des choses que je n’ai pas comprises. Ce qu’il a au fond de son cœur, je ne le connais pas. Ava qui partage sa vie pendant un temps, restera toujours discrète. Je le soupçonne d’être à fleur de peau et de se planquer derrière une attitude flegmatique suédoise. Il est décalé, le sait, s’en sert. Ça lui pèse certainement. Parfois.

 

Au même titre qu’Alex & moi, nous formons un couple de légende dans notre toute petite sphère parisienne, Ava et Nils en feront tout autant. Ils sont beaux tous les deux, aussi barrés l’un que l’autre. Ils partagent plus d’une année. Quand on les voit arriver, c’est tellement conceptuel que la tendresse déborde de mon cœur. Avec leurs longues écharpes en laine de couleurs improbables, les bonnets toujours en laine, on dirait un peu des jumeaux. Ils se séparent. Je ne sais trop pourquoi car ils ressemblaient à une évidence. Mais ça ne marche pas. Si elle s’envole à Miami, Nils prend ses quartiers à New-York. Je ne suis pas sure qu’il ait encore abandonné la peinture à ce moment-là. Quand je m’installe dans la grosse pomme pour quelques mois, je le croise. Il s’est maqué avec une Japonaise assez sympa. Aussi petite qu’il est grand. Toujours plus grand que la situation. Nous nous verrons quelquefois. Ou alors, c’est quand je suis revenue voir Mark à l’automne 1994. Je ne sais plus. Nos échanges sont toujours aussi riches mais je le connais toujours aussi peu bizarrement.

 

Nous nous sommes perdus de vue à force. Il a abandonné la peinture. C’est un artiste viscéralement. La peinture est un univers étroit et il a besoin de s’exprimer. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, c’était lunaire, évidemment. Nils est un être lunaire. Aussi gracieux que gauche. Une espèce de clown triste. Un être humain inoubliable. Il s’est installé à Los Angeles. Il fait du cinéma. Il a les moyens, il a pu produire des films. Ses films. Les réaliser. Quand je pense à ses tableaux minimalistes, je n’ose imaginer ses réalisations. Jusque-là, tout va bien. Mais car il y a un mais, à ma connaissance (Mais je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis longtemps) personne n’a jamais vu ses films. Parce qu’il ne veut pas les montrer. C’est délirant, non ? À quoi bon mettre une énergie dingue dans un trip pareil si ce n’est pour le partager ? Et pourtant, quand vous connaissez Nils, cela ne vous étonne guère. Il était gai mais il y avait une ombre qui planait au-dessus de lui, je crois. Celle qui lui permettait de communiquer avec des gens sous acide et qui l’empêchait de vivre un peu.

 

Je me demande ce qu’il est devenu. Je l’ai cherché sur le net et sur facebook mais je crains que l’orthographe suédoise de son nom ne soit définitivement un obstacle. Il fait partie de ces gens qui passent dans votre vie, vous marquent à jamais et que vous ne connaissez pas du tout au final. Des êtres brillants, doués, que vous laissez en train de se saborder et dont vous espérez qu’ils s’en sont sortis. Qu’ils sont retombés sur terre. Car c’est trop compliqué de vivre en planant, surtout en vieillissant. À moins d’être reconnus et que cela ne devienne votre style de vie. Peu d’élus. Beaucoup à terre.

 

À chaque fois que j’écoute « Blue Lines » de Massive Attack, je pense à lui. C’est donc régulier. J’ai cru que nous étions amis mais je n’en suis plus si sûre au final. Je l’ai vu à poil mais en écrivant ce texte, je me rends compte qu’il reste un parfait inconnu. Un peu comme ces strip-teaseuses dont on voit tout et dont on ne sait rien. Et lui, si pudique de ses sentiments, de ses émotions, je lui accole le clip de « Be thankful ». D’abord parce que l’association m’a collé le fou rire de la semaine ce matin. C’est une sacrée bonne blague à lui faire. Je l’entends rire d’ici. Comme, lors de ce printemps 1992, quand nous étions dans son atelier, lui et Alex en train de discuter le bout de gras de tel ou tel artiste et moi dans un coin en train de rêvasser sur la musique, allongée sur son canapé agonisant. Pour lui dire merci pour les moments partagés.Parce que le clip de cette chanson, qui est une reprise, je le précise, est aussi conceptuel que Nils, aussi inoubliable que Nils.

 

Et parce qu’à la fin, on a peut-être tout vu…. mais on reste sur sa faim… parce qu’on a rien eu en fait 😉

Crédit photo flickr

 


Massive Attack – Be Thankful For What.. par PeteRock

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