Meet : Okou

Les interviews subjectives reviennent avec Okou. Subjectives car je ne retranscris pas les propos mais mes impressions qui ne valent pas grand chose ;

 

Interviewer Okou, Tatiana & Gil, c’est avant tout faire une rencontre. Une unité. Deux caractères bien affirmés en fusion. Un homme et une femme beaux comme des dieux et classes comme j’ai rarement vu. Mais c’est surtout leur sérénité apparente qui m’a séduite. Leur énergie. Eux qui en raffolent tellement : « C’est une musique faite à la maison, dans l’énergie de ce que nous vivons dans le moment présent ». « Nous essayons de servir les chansons, qui sont des énergies qui nous traversent. Ce sont des entités que nous essayons d’accueillir du mieux que nous pouvons« .

 

Deux chamans des villes en pleine évolution.

 

« Serpentine » un titre compréhensible en français et en anglais. C’était important pour Tatiana. SERPENTER : aller, décrire des méandres, glisser, onduler, ramper, s’infiltrer, s’insinuer, se couler, se dérouler, se faufiler, se frayer un chemin, se glisser, se tordre, sinuer, tourner, tournoyer, virer, zigzaguer.

 

Serpenter de la Nouvelle Orléans, en passant par le Mississippi, de la country au blues, des touches de funk, Bessie Smith comme un clin d’oeil, poésie cinématographique en forme de chansons. Serpenter comme une manipulation tout en douceur, inconsciente. Je n’ai pas réalisé à la première écoute. C’est à la troisième où je me suis dit « Mais ces deux-là m’ont manipulée et ont réussi à me faire gagner des rivages qui auraient pu m’ennuyer en temps normal. Alors que là, c’est un succès. Mieux. Une évidence. »

 

Un album ying yang, aux paroles très féminines, à la musique et arrangements masculins. Un petit miracle en équilibre. Virilité et sensualité. Apreté des instruments, grâce de la voix, on ondule d’un sentiment à l’autre. Comme les chansons, loin d’être construites de manière classique : couplet/refrain/couplet/ refrain. Non. On se balade le long d’un sentier, musical, on le quitte pour déambuler dans des chemins de traverse qui apparaissent au détour d’une note. Serpenter.

 

Je leur en parle, ils me répondent d’une seule voix : le plaisir. Il n’a jamais été question d’une démonstration de force mais de délectation. Plus d’épicurisme que de technique. Tant mieux si ça marchait. Ça ne changeait rien au fait qu’ils souhaitaient avant tout se réjouir ensemble. Cet acte de partage démarre il y a trois ans lors d’une rencontre. Berlin pour l’un, Paris pour l’autre. Des mails et des week-ends. Une aventure inscrite dans notre époque, où les frontières et les séparations ne sont plus si palpables.

 

Il y a eu beaucoup de chansons d’écrites, il n’en reste que quatorze. Une première cession d’enregistrement organisée avec des musiciens de studio, brillants certes mais cette drôle d’énergie qui ressemble à l’harmonie ne fonctionne pas. Comme dit Tatiana « L’impalpable avant le palpable ». Alors une seconde. Et la magie opère. Tatiana & Gil, à ce sujet, s’inclinent devant ceux qui les ont accompagnés, des musiciens au parcours exemplaire. Humbles avant tout, ils se sentent incroyablement chanceux d’avoir pu rassembler tous ces êtres humains incroyables. Car il est toujours plus question de rencontres que de calcul avec eux.

 

D’ailleurs, il n’y a aucune concession faite à la politique musicale actuelle. Les instruments utilisés sont limite has been : accordéon, banjo, violoncelle… Gil a fait du « détournement » une spécialité. Terroriste du genre (;)), il attrape un instrument et le mène dans des contrées lointaines. Toujours se faufiler là où on ne l’attend pas. Serpenter… L’accordéon dans le blues, le banjo dans du presque funk. Tatiana me répondra par un juste retour aux sources. Ces instruments si blancs dans notre imaginaire collectif sont à l’origine africains par exemple. L’accordéon existe en Inde sous une autre forme. Comme une forme de justice à leurs origines diverses.

 

Une vraie pudeur aussi. Même la douleur doit être légère. « Une rivière sans sommeil », sans tourbillons, à peine la trace d’un ricochet. Tatiana a une voix imposante, magnifique, elle ne fait jamais de démonstration de force. Leurs chansons sont courtes par rapport à la norme actuelle. Ne pas s’étaler, ne pas se répandre, toujours cette pudeur respectueuse. Less is more… et toujours serpenter.

 

Une maison tout en rondeurs et en dédales nommée « Serpentine ». Ils m’ouvrent la porte de chez eux, en démarrant avec un blues de facture classique qui m’entraîne vers une country digeste (Serpentine). Je les suis, curieuse, le long d’un couloir vaguement mélancolique où des photos d’une jeune jongleuse sont installées au mur. Une scène très esthétique aperçue à Paris. La jolie jongleuse sexy joue avec le feu, gracieuse même en proie aux regards concupiscents des hommes et ceux, jaloux des femmes (Fire juggler). Je m’échappe du couloir, bienvenue dans le salon, clair et plus funky où il est question de rupture, où je m’incline face à l’éphèmère. Rien ne dure jamais et quand tout vous échappe, c’est pour de bon (To the bone).

 

Je me faufile dans la verrière où Tatiana me parle d’elle avec une certaine distance. Il y a un peu d’elle dans les paroles des chansons mais toujours pudique, il y a une distance permanente. La lumière du soleil de certains dimanche après-midis entre langueur et vague à l’âme m’apaise et me parle de résurrection.(Evening sun, ma préférée)

 

Ne pas se laisser aller. Souvenir presque en fanfare d’un accident de voiture. J’esquisse quelques pas de danse, du foxtrot comme un clin d’oeil aux années 20 que Gil aime, je crois. Sur le tapis du salon, saluer la mémoire d’un ange qui a rattrapé un être humain en train de tomber. Je l’ai vu comme une réponse à « Waiting for an angel » de Ben Harper, son style planant sur cet album. Coïncidence. « Picked me up » est la cinquième chanson de l’album comme « Waiting for an angel »… On en rit avec Tatiana & Gil, car cette chanson ne devait pas être à cette place. Pour un peu l’illusion d’une certaine complicité me gagnerait. Mais ils serpentent…

 

Je me fraie un chemin jusqu’à la cuisine pour me servir un café. Je regarde par la fenêtre. « Bloodstranger » résonne. C’est la chanson la plus orchestrée, comme une concession faite à la parade. Les violons accomplissent leur ouvrage, maître d’oeuvre de l’émotion. La chanson pour les radios que l’on écoute le matin dans sa cuisine. Tellement jolie.

 

« Eye for an eye » est une douche froide. Rupture musicale totale. C’est âpre, presque agressif. Tatiana me chante « All in a motion without a notion ». Etre éveillé et conscient que l’on est perpétuellement en mouvement sans rien maîtriser. Les méandres. Texte et musique en parfaite harmonie dans la hargne. Presque. Gil me berce à nouveau avec « Evolution », une chanson à la Norah Jones. A peine terminée, il m’entraîne dans son antre, « Tired feet » me replonge je crois dans leur véritable univers. Les instruments et la voix se répondent dans un dialogue changeant. Et Gil sourit.

 

J’ai la sensation de me faire tirailler par des émotions différentes que seul Okou dirige et dont je ne suis pas évidemment maître. Serpenter d’un sentiment à l’autre. C’est Tatiana qui m’emmène dans sa chambre. Un écran géant. Un des premiers clips, tourné dans les années 20 y est diffusé **. Tout est noir et blanc. Bessie Smith est assise par terre. Ce n’est plus une chanson. « Bessie » n’en est pas une. C’est de la poésie cinématographique musicale. Je ne peux rien dire d’autre. Il faut l’écouter. Il y a du « Down by law » ou du « Dead man » là-dedans. (Jim Jarmush) et « Moonspell blues » confirme.

 

Retour dans le salon. Tatiana est assise dans le canapé, et Gil joue de la guitare. Ils m’offrent une pause avec « Dusty Ground », un morceau beaucoup plus accessible, comme une respiration nécessaire quand le climat se fait trop oppressant. Mais « A l’aurore » me reconduit vers la grâce et la poésie, un univers qui leur est peut-être plus naturel que les autres. Cette chanson est véritablement mise en scène grâce au texte et l’intervention d’une multitude d’instruments.

 

Je suis au bord de partir, de quitter la maison si chaleureuse d’Okou. « Oh Papa ». Une chanson de sentiments contradictoires. Quand une certaine violence a fait place à l’amour. Quand on a pas toujours eu le temps de dire certaines choses. La relation entre une fille et un père peut être tant passionnelle, j’en sais quelque chose. L’apaisement ne se trouve que dans le pardon. Et c’est un morceau parfait pour se dire au revoir.

 

J’ai passé un moment réjouissant dans l’univers de Tatiana & Gil. La demeure d’une poétesse altière et d’un musicien un peu sauvage. Deux êtres un peu en dehors de ce monde pour qui tout trouve son sens dans le partage. Acheter l’album, c’est beaucoup plus qu’acheter de la musique. C’est acheter une certaine attitude, faite de simplicité, d’harmonie et d’humilité, avec la croyance qu’il est plus question d’énergie en ce bas monde qu’autre chose…

 

OKOU Album éponyme

sortie digitale 26 octobre 2009

sortie classique janvier 2010.

http://www.myspace.com/okoumusic

 

 

 

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