Le sablier vide

P. B. Abery (1877?-1948) & Wallace Jones

Autour de moi, ça flanche, la première vraie ride, comme un sillon profond, une tranchée entre l’avant et l’après, n’être plus le fils ou la fille de, celui ou celle qui vous tenait la main depuis votre première respiration s’en est allé.

 

Depuis quelque temps, je suis entourée par des personnes qui perdent leur père ou leur mère, la faute au temps qui passe, je suis une quadra, le cours naturel des choses fait son office, et des adultes se mettent à pleurer comme des enfants. Même si la vieillesse peut justifier l’absence, ou la maladie, c’est la vie, l’on met en terre celui ou celle qui nous a fait surgir du néant.

 

Je ne dis jamais que je suis désolée, je ne dis jamais grand-chose. Je dis juste « Je sais ». Je connais le tourment.

 

Je sais le déséquilibre, la sensation que la vie m’arrache un bout de moi-même, ma part d’enfance qui s’envole, la curieuse impression d’être un enfant dans un corps d’adulte, et aussi le pénible sentiment que dorénavant, je ne pourrais plus régresser et m’en remettre au référant. Seule, face à des décisions. Un parent meurt, l’autre reste, et celui-ci, il ne faudra pas l’inquiéter. Donc seule, face à la vie.

 

Que l’on aime, ou que l’on déteste le mourant, le père, la mère, c’est un séisme dans une vie et l’on ne s’en remet jamais vraiment. Si la haine était là, elle resterait comme un cadeau empoisonné, rien ne serait réglé, et la soif de revanche s’époumonerait dans le silence. Si l’amour régnait, alors il resterait une chaise désespérément vide, on y ferait asseoir d’autres êtres humains pour mieux les chasser car l’absent, auréolé de sa disparition, est devenu inégalable. Il a toujours été inégalable, dans l’amour comme dans la destruction. Piédestal, dans le mépris comme dans l’admiration.

 

Toutes les questions.

 

L’on sait que nos parents meurent un jour. C’est l’apprentissage de la fatalité, mine de rien. Pourtant, ils ont toujours été là. Et si au loin, ils demeurent une ombre gigantesque, envahissante, névrosante. Perdre un inconnu à qui l’on doit la vie, pas mieux, on reste avec tous ses kilomètres incompris, ses kilomètres à lui, et à chaque borne, c’est un pourquoi qui résonne.

 

Les adultes qui perdent un parent s’excusent presque de pleurer ou d’en être touchés. Comme si, c’était normal de mettre en bière, mais ça c’est le papier, à l’intérieur, ça hurle rendez-moi la possibilité d’être un enfant avec en filigrane, la certitude de sa propre mort. Inéductable.

 

Une ride ou un premier coup de revolver qui déclenche le sablier qui nous conduira, nous aussi, vers l’absence. Un parent qui meurt, c’est aussi ça, marcher, marcher, marcher, se retourner, savoir que l’on est un descendant, marcher, marcher, marcher, se retourner, se figer, perdre, et savoir, et marcher, marcher, marcher sur le chemin de notre disparition. Absurde. Mais l’on continue quand même. Depuis que j’ai seize ans, j’attends que la mort vienne, c’était trop jeune, tant pis, c’est ce qui m’a faite ainsi, je marche, je marche, je marche. Bancale. Mais je continue d’avancer vers ma propre absence, en dépit du bon sens.

 

Je ne dis jamais grand-chose. Je dis juste « Je sais ». Je sais combien il est douloureux de voir s’écouler les derniers grains, et le silence de mort qui s’ensuit.

 

Je sais aussi que même si l’on ne s’en remet jamais vraiment, je peux promettre que l’on rira à nouveau et que la vie l’emporte toujours. Perdre un parent, ce n’est pas une mort injuste, c’est parfois trop tôt, mais le deal était passé, moi je vis, toi tu meurs. Que s’accomplisse la prophétie funeste. Je jetterai une poignée de terre ou je porterai tes cendres, je sonnerai le glas d’une vie, et je recommencerai à vivre. Peut-être même un peu plus fort.

 

Car il faut en profiter. La logique veut que le prochain, la prochaine, cela soit l’autre parent. Et après ? Alors vivre pour oublier qu’après, après, ce sera nous. L’écoulement du sable comme un rythme, la perte l’affecte, il chute un peu plus vite, alors que faire du temps qui reste ?

 

Affronter. En principe, lorsque l’on est parent, l’on aime de manière absolue. Quoi que tu fasses, je t’aime. Perdre cet amour là, c’est un tremblement de terre. C’est notre tour. Prendre cette place et répéter les mots « Quoi que tu fasses, je t’aime ». Et même si nous ne les avons pas entendus, ces mots-là comme ceux de Romain Gary « Avec l’amour d’une mère, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais », nous endossons ce serment que nous ne tiendrons pas plus. Que la vie rompra fatalement.

 

Enterrer un parent, c’est porter en terre cette ressource, c’est cela qui fait mal. Un usufruit vécu ou à jamais fantasmé, c’est cela qui blesse à mort. Car nous ne pourrons dorénavant qu’être jugé. Et il faudra endosser cette tâche lourde, harassante. Aimer absolument ou marcher sur les espoirs d’un enfant. À moins de renoncer à ce sort, pas de sablier humain et être seul.

 

L’on peut échapper à soi, l’on peut échapper au prolongement de soi, mais jamais, non jamais, dès lors que nous sommes vivants, nous ne pouvons esquiver le destin, nous perdrons celui ou celle qui a créé notre vie. C’est la règle qui rattrape le jeu.

 

Je ne dis jamais grand-chose. Je dis juste « Je sais ». Je sais la douleur d’un sablier vide.

 

 

20 commentaires sur “Le sablier vide

  1. Je te lis, je m’imprègne et me noie. J’ai perdu des amis et j’ai eu de la peine, du chagrin. Je n’ai pas d’amour, je n’ai plus de haine pour mes parents. Ce sont mes parents et nul n’y pourra rien changer. C’est mon père. C’est ma mère.
    Des amis ont perdu le ou les leurs. J’ai écouté leur chagrin comme je lis ton texte. J’entends, je comprends et je ne ressens rien. A eux je ne peux pas le dire mais ici je peux l’écrire, au couvert de l’anonymat : je voudrais tant pouvoir ressentir cela.

  2. Je suis à New York avec mes parents et avec mon frère, justement avec ceux qui sont les plus importants. Je suis sensé être off et me couper d’Internet mais voilà je ne pouvais pas lire ça sans dire que je pensais à toi. De mon côté je ne sais pas et je ne veux pas savoir, mais malgré le déni, je serai quand même là pour faire que les rides se voient le moins possible.

  3. « je sais » c’est déjà beaucoup. savoir écouter sans commenter c’est énorme, savoir respecter les pleurs et les silences encore plus.
    toujours autant touchée par tes textes.

  4. @KMS j’ai lu ton beau texte sur la journée avant l’orage. Je n’ai juste que deux flashs, le premier quand j’apprends la maladie et un autre quand j’apprends la mort et le voyage de retour seule dans un train. J’vois bien oui…

    @Ma cocotte, le déni aussi peut protéger. C’est ta maniere de negocier, j’imagine.

    @Alecto et @Millie, merci 🙂

    @Ben grand sourire. Je serai là aussi

  5. Moi je n’ai jamais connu la mort d’un être proche.
    Du coup, maintenant que je suis vieille et non préparée, je suis à la fois un peu dans la panique à l’idée que ça arrive et un peu dans l’impression que je suis parfois trop capable de détachement.

    Je verrai, j’imagine.

  6. Je sais , comme j’aurais aimé ne pas savoir.
    J’étais soi-disant prête, on ne l’est jamais.
    Du jour au lendemain un mot sort de votre vocabulaire, une jambe vous est arrachée.
    Bien sûr on continue à marcher, certains ne s’apercevront même jamais qu’on boite.
    J’ai commencé par me dire « encore », encore ton texte résonnait comme s’il avait été écrit pour moi.
    Non, je fais juste partie d’une gigantesque banalité.
    A bientôt chère mauvaiseté.

  7. @Baci On sous estime toujours la violence de l’impact tant que cela reste abstrait. Même si on est dans le cas de ma Cocotte, et même si on n’a pas de peine à proprement parler, il est évident que cela remet en cause notre rapport au temps et au monde

    @Lmtara, j’ai beaucoup pensé à toi en l’écrivant. On s’appelle ? 🙂

  8. On a souvent de la compassion quand un ami perds un parent proche, mais plus rarement quand on a une famille de merde. Et qq part j’envie un peu les gens qui souffrent de la mort de leur proche, car c’est une chose qui m’est inconnue.

    Avant la mort il y a pire, c’est la maison de retraite, et quand les deux parents sont en maison de retraite, il faut sortir 5000€ par mois.
    Dans cette société la mort est parfois préférable à la vie c’est tout le problème.

    Ce message est sponsorisé par les laboratoires pharmaceutiques et le cac40.

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