Les Danaïdes : Toxique

 

Camille Claudel

À toutes celles auxquelles je pense…

 

Elle sent la moquette sur sa joue, elle trouve ça désagréable et en même temps, elle aime bien, elle a tourné la tête pour ne pas le voir, lui qui triomphe sur le lit. Elle ne sait même pas pourquoi elle a accepté. Lucide, elle observe cette spirale du délire, elle sait aussi que n’importe quel être normalement constitué trouverait ça humiliant mais, elle, ça lui donne envie de rire. Elle est défoncée, joint sur joint, lui aussi, pire, elle l’entend ricaner sur le lit, vaguement, comme un bruit de fond, ça fait longtemps qu’elle n’écoute plus ce qu’il raconte de toute manière.

 

Ils sont arrivés en Turquie, il y a une dizaine de jours et ont erré de ville en ville, c’est la fin, l’ultime jour. Leur relation s’est lentement détériorée, lui prenant de plus en plus d’ascendant, elle voit bien que ça bascule du côté du sadomasochisme, elle laisse faire, pour l’instant, il ne lui a pas fait mal. Les phrases assassines pleuvent, ça la touche, enfin, elle croit, mais elle reste complètement passive. Du coup, lui, sa mégalomanie, ivresse d’un pouvoir factice, l’instinct le plus humain, la perversité, tout éclate et il exige de plus en plus.

 

« Tu dors par terre ! »

 

Rien ne l’étonne. Elle s’exécute sans un mot, beaucoup trop silencieuse depuis quelques jours, elle trouverait presque ça agréable d’obéir à quelqu’un comme ça. Elle ricane, il ne l’entend même pas, trop occupé à savourer le moment, et trop con pour percuter que c’est lui, qui est addict, qu’il lui faudra toujours plus.

 

Elle regarde par la fenêtre le ciel limpide, la douceur de la nuit tropicale. Dommage… Il ronfle. Elle se relève, l’observe se dit qu’il a eu raison d’en profiter, sourit tendrement. Elle jette un coup d’œil à son sac, tout est prêt. Il est temps de dormir, il l’a encore épuisée.

 

Le lendemain matin, il est encore plus nerveux que d’habitude, la rabroue, elle n’oppose rien. Ils montent dans un taxi pour se rendre à l’aéroport, c’est elle qui part. Il commence à lui faire la leçon : « Tu rentres, et il est hors de question que tu repartes, t’entends ?! De toute manière, tu as eu suffisamment de vacances, et puis pense à moi, tu me dois le respect, personne ne me respecte ! J’en ai assez !! ». Le reste se perd encore dans un bruit de fond, elle continue de regarder par la fenêtre, acquiesce, le rassure d’un mot quand il lui en laisse le temps. Elle se dit qu’elle est fatiguée, enfin… Surtout avoir l’air fatigué. Elle se demande en quelle année ils sont. Ha oui. 2006. C’est bizarre de parler comme ça en 2006, non ? Elle le regarde interrogatrice. Il lui braille dessus, prenant ça pour de la provocation.

 

Le taxi se gare. Ils sortent, il continue de la sermonner, elle sent l’angoisse qui lui dévore le cerveau, pas elle, lui. Il a raison d’avoir peur, elle tourne la tête, regarde les portes vitrées de l’aéroport.

 

« Mais bon Dieu ! Tu vas m’écouter à la fin ! » hurle-t-il en lui serrant le bras.

 

Elle lui sourit. Je ne fais que ça depuis un an. Lui caresse la joue machinalement. Tu me fais mal au cœur, à cet instant. Met ses lunettes noires. Mais qu’est-ce-que tu me fatigues ! Prête attention à la chanson qui passe : « Toxic » de Britney Spears. Tu peux pas fermer ta gueule, j’arrive pas à écouter. Le regarde une dernière fois. Tu peux toujours m’attendre, regarde-moi bien, c’est la dernière fois que tu me vois. S’empare de sa valise. Car vois-tu espèce de sombre crétin, c’est toi qui as besoin de moi, et non le contraire. Tourne les talons sèchement. De toi à moi, tu t’apercevras qu’in fine, c’est presque toi la victime. Presque. Marche, décidée. Car c’est moi, la force, c’est moi la puissance, c’est moi, j’ai juste oublié ou fait semblant.

 

Mais…

 

Ça a toujours été moi.

 

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Ce texte s’inscrit dans une série « Les Danaïdes » (les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après qu’ils aient proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond.). Je prétends que les humains passent leur vie à remplir sans fin un tonneau sans fond. Je prétends que ni l’argent ni le sexe ne font tourner le monde mais bel et bien le manque d’amour, parfois jusqu’à la déviance…

 

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