L’éternelle rencontre

"Top Women" at U.S. Steel's Gary, Indiana, Works, 1940-1945

Noël et son cortège de drames, de joies, de règlements de comptes. La petite phrase qui fait toujours plaisir. Tant d’amour pour faire mal, bref, passons, la famille, ce nid à névroses.

 

Ce qui me fascine le plus dans toute cette histoire, c’est que les gens qui sont censés le plus m’aimer, ne me connaissent absolument pas. Et je me demande si ça sera le cas pour mes enfants et moi. Grandiront-ils de telle façon que je ne serais pas capable, moi, leur mère, de les voir tels qu’ils sont, de connaître leurs véritables aspirations, leurs rêves, leurs univers respectifs ?

 

Je regarde mon père et il m’aime, je le sais. Mais il n’a pas la moindre idée de ce qui me fait vibrer, ce que j’aime, qui je suis in fine. Il aime passionnément une étrangère, une petite fille devenue adulte, un être auquel il n’a jamais strictement rien compris. Sa version des choses lui convient et à l’âge qu’il a, je lui accorde le répit.

 

Aucun membre de ma famille, à part peut-être ma nièce et mon neveu qui me lisent, je crois, ne sait ce qui me constitue. J’aime la vie que je mène même si elle est dure. J’aime infiniment mes amis. Je suis à fond dans ce projet de la rubrique « I am a citizen » de Izine, pointer du doigt ce qui ne va pas dans notre société et trouver des modèles alternatifs de société. Ca, ça me fait tripper. Non, je n’ai aucune intention de vivre avec un homme, et non, je ne me sens pas seule et non, je n’ai pas peur. Non, réussir professionnellement ne m’intéresse pas si ça n’a pas de sens derrière. Tous les schémas de mon père n’ont aucune place dans ma vie, nous sommes deux parfaits étrangers de ce point de vue là.

 

Et voilà, que je touche du doigt le fossé entre lui et moi. J’essaye chaque jour que Dieu fait, de donner un sens à ma vie. Je me demande à chaque instant ou quasi ce que je suis exactement en train de faire. Je crois que mon père a vécu sa vie en faisant son devoir. Enfin, il a essayé. Je ne suis pas sûre qu’il se soit demandé à quoi ça servait tout ça, si toutes ses actions mises bout à bout avaient un sens. Je ne suis pas convaincue d’avoir raison de me triturer les méninges ainsi, c’est fatiguant. Mais je n’y peux rien. Je ne peux pas changer.

 

Je suis sa fille, je suis sa chair, je suis son sang, et il ne me connaît absolument pas. Je crois que parfois, même, je lui fais peur, car je suis l’inconnue, celle qui n’obéit à aucune des règles qui donnent le tempo à sa vie.

 

Je ne sais ce que je peux faire pour ne pas en arriver là avec mes enfants. Comment puis-je rester connectée à eux malgré les conflits, malgré la vieillesse, malgré la vie ? Que faut-il que je garde en ligne de mire pour accepter qu’ils deviendront ce qu’ils sont, non pas une projection que j’aurais d’eux, enfants ,et que j’agrandirais comme ça m’arrange ? Comment réussir à accepter que « la photo » que j’ai prise d’eux, petits, ne correspond plus à la réalité ? Comment rester proche d’eux ? Vraiment ? Sans qu’ils me mentent parce que c’est plus facile, sans qu’ils fassent semblant avec moi pour avoir la paix ?

 

Je crois qu’il faut accepter en tant que parents, que non, nous ne connaissons pas si bien nos enfants que ça. Ce n’est pas parce que c’est notre chair et notre sang, que nous savons. Nous devrions être capables de les envisager comme de parfaits inconnus et d’avoir apprendre à les connaître.

 

C’est peut-être ça le fond de l’histoire. Réaliser que les enfants, nous les rencontrons deux fois. Quand ils naissent et quand ils deviennent pleinement eux-mêmes. Ou, ce serait bien de se donner des rendez-vous de vie où ils pourraient déballer leurs aspirations, leurs rêves, leurs chagrins, leurs espérances. A vingt ans. A trente ans. A quarante ans.

 

Ou, mieux. Toujours regarder nos enfants comme d’éternelles rencontres, accepter d’être surpris et ne jamais en finir de les rencontrer encore et encore. Rester humbles. Etre parent d’un être humain n’a jamais signifié pour autant posséder les clés de son âme…

16 commentaires sur “L’éternelle rencontre

  1. J’aime vraiment tout l’aspect poétique de ce texte. La deuxième rencontre, on pourrait parler de toutes les rencontres qu’on fait chaque jour avec les gens qu’on aime. Mais je reste sur cette image, donner la vie peut se décliner de plusieurs façons et nous sommes souvent étrangers à ce que ceux qui reçoivent feront de notre don. Il en devient d’autant plus précieux.

  2. C’est déjà tellement dur de ne pas être étranger à soi même que c’est parfois difficile de demander à nos parents de savoir qui nous sommes.

    En fait ce que j’aime justement avec les relations filiales et dérivées parents/enfants et frères/soeurs, c’est qu’on a pas besoin de se connaître pour s’aimer à la folie. On peut vivre ensemble sans rien partager et pourtant face à l’adversité, ce sera comme si on ne formait qu’un. Je sais que c’est une vision un peu « Noël » mais en cette période propice aux « drames familiaux de fin d’année », j’aime me rappeler qu’il y a ici un lien qui ne s’explique pas et qui existe de fait.

    Et puis il y a ce mystère, cette idée qu’on peut toujours découvrir et redécouvrir ceux qui nous entourent, et que parfois pour se faire il faut en passer par les non-dits et par des mini-passerelles entre des mondes que tout oppose…

    1. Laisse tomber Ben, il est obsédé par le PS depuis qu’il a lancé le webstern socialiste. Il les voit partout lol 🙂

  3. @angelina je t’avoue que ca fait partie des billets « premier jet », j’ai craché ma valda et mes questions comme qui dirait.

    @Benjamin

    J’aime bien ton analyse. C’est vrai que mon père a toujours été là et c’est vrai que c’est une belle dimension d’être là, présent pour une parfaite inconnue 🙂
    Mais je serais vraiment d’accord avec toi si chaque partie avait pleinement conscience de cette dimension. Accepter qu’en famille, le lien est indéfectible mais qu’il faut avoir l’humilité de part et d’autre que nous ne nous connaissons pas vraiment.

  4. Les rencontres familiales ont toujours été pour moi un calvaire. Dès petite je ressentais les tensions, les non dits et surtout les masques que mettaient mes parents et qu’ils m’ont appris à mettre quand nous allions voir les vieux.
    Etre soi c’est pas facile mais devant ses parents c’est encore plus compliqué, jouer est plus simple, on évite les conflits sans doute mais on en crée d’autres plus internes. Je suis mère et fille, je n’ai pas appris à ma fille à mettre un masque mais elle m’a vu le porter, j’en prends conscience en ce moment et je veux que ça change. Je deviens plus mère que fille…

  5. @Clem

    Les non dits permettent aussi le « vivre ensemble » sauf qu’il ne faut pas que ça devienne toxique. La question est, est ce qu’un non dit à force devient forcément toxique ? Je n’ia pas de réponse à cette question
    Je le dis souvent, je n’ai pas le culte de la transparence, j’ai le culte de la franchise.

    Je crois que c’est ma façon de négocier.

    Moi aussi, j’aime cette idée. J’essaierais de mettre ça en place 🙂

  6. Bonjour,

    Premier tweet sur lequel je tombe et ton billet, dans la foulée. Il résonne en moi d’une manière très forte, des choses que je n’évoque jamais « en public » (je devrais peut-être… On verra en 2011). Bref, sans en rajouter, bravo pour ce texte profond qui touche juste et bien.

  7. Si ceux qui nous aiment ne nous connaissent pas comme ils le devraient, c’est tout simplement car nous les aimons en retour. Pour le cas des parents, nous voulons inconsciemment qu’ils aient une image de nous qui n’est pas vraiment la vraie, mais celle qu’ils souhaitent voir. Ceux qui nous aiment (et que nous aimons) n’ont pas le recul nécessaire pour nous voir tels que nous sommes vraiment mais plutôt pour nous admirer et voir en nous le meilleur.

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