Warhol killed the revolution

En 1968, au Moderna Museet de Stockholm, Andy Warhol écrivit dans un catalogue de l’exposition :

 

« Dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale. »


Warhol assassina sans le savoir toute possibilité de révolution dans le système occidental et capitaliste.

 

En lisant « Tomates » de Nathalie Quintane, je suis tombée sur un échange de lettres entre celle-ci et Jean-Paul Curnier (philosophe et écrivain français). Il dit en l’espèce : « je veux dire que l’individualisation, c’est-à-dire la façon pour les pouvoirs en place –de l’Etat aux entreprises jusqu’aux chefaillons les plus insignifiants– de s’adresser à la collectivité, repose sur l’adresse à l’individu. (…) Cette méthode marche assez bien (une méthode à l’ego, en quelque sorte) puisqu’elle « accorde » à chacun une reconnaissance de pacotille qui « le distingue » et semble hausser l’individu hors de l’anonymat de la masse. Si bien que ce qui vient directement à la conscience, c’est que l’ennemi principal, c’est l’anonymat des foules, et non la machinerie qui fait de lui un être sur mesure, formaté pour les besoins. »


Alors, évidemment, mon titre claque, mais il est faux. Cependant, Warhol avait senti le vent tourner, le vent des temps qui changent. La méthode à l’ego, mais oui, bien sûr, la solution pour dompter la masse. Aucun pouvoir politique jusqu’à présent n’avait compris que le meilleur moyen pour anesthésier un peuple, c’est de lui faire croire à travers d’autres vecteurs que l’Etat, qu’il compte, du moins que chaque individu qui le compose est unique et aura droit à l’expression de sa singularité. Pendant un quart d’heure au moins. De nos jours, tout le monde espère en son for intérieur avoir son moment de célébrité, le jour de gloire est arrivé et c’est cette arrière-pensée qui nous muselle. Nous pensons tous avoir un destin, mieux, avoir droit à un destin, et nous ne voulons pas gâcher nos chances. Nous n’avons presque rien, une majorité d’entre nous est dans la merde, et pourtant nous ne sommes pas un peuple qui n’a plus rien à perdre : l’on nous fait croire que nous avons tout à gagner, nuance. Nos chances d’être reconnus ? Téléréalité, émissions, documentaires, reportages, Internet, sans aucun doute, Tournez Manège, vidéos Youtube, blogs, ridicules, héroïques, en colère, ou explosant de joie, le loto médiatique nous tend les bras : 100% des gagnants n’ont même pas tenté leur chance, ça leur tombe dessus.

 

Il n’y aura pas de révolution. Il n’y aura pas de révolte. On préfère de nos jours devenir célèbre plutôt qu’être libre, chaque époque a son mantra, autrefois, l’on disait « Liberté, Egalité, Fraternité », à présent l’on pense « Célébrité, Ego, Paillettes ». On ne cherche même pas à être riche, même si c’est important, non, non, ce que l’on veut, c’est compter, à n’importe quel prix, par n’importe quel moyen. Tenez, ce que je suis en train de faire, là, maintenant, finalement, n’ai-je pas en filigrane ce désir inconscient du quart d’heure, non pas américain, mon quart d’heure mondial, allez, soyons modestes, mon quart d’heure français ?

 

Ce quart d’heure, quinze minutes, rien -à peine une demie-seconde à l’échelle de l’histoire de l’humanité- tient lieu d’idéal à présent. Adieu les mythes, les dieux, la philosophie, les terres inconnues, la politique, le monde meilleur. Place à la décharge d’adrénaline, une reconnaissance factice, quelques minutes s’il-vous-plaît, le vertige, je suis unique. Certains pensent que le malentendu s’est installé au XIX siècle, cette période dépressive. Le romantisme français aurait généré une façon de mettre en scène sa vie autant que son art. (voir ici ) Je cite : « Parce que l’espace s’est divisé en deux mondes, la vraie vie banale et souvent inintéressante, et la vie devenue oeuvre d’art, qui a su prendre toute la décharge affective » (Demian West). Internet n’est-il pas devenu le terrain de prédilection de ce phénomène ?

 

Et c’est bien parce qu’on en crève un peu plus chaque jour, nos vies banales à en mourir, que les sphères du pouvoir, sans même probablement s’en apercevoir au départ, s’engouffrèrent dans cette autoroute d’abrutissement généralisé : pour toi Public, tiens bon, tu vas passer à la télé, tu auras ton quart d’heure de gloire.

 

Alors, on me dira, chère Catnatt, tu fais partie des bobos, tu ne sais pas ce que ressent la France d’en bas, celle qui est capable de se réveiller et de tonner un jour. Oui, c’est vrai mais je réponds aussi que ce cri dont tout le monde nous parle, ce cri auquel moi aussi je croyais, c’est un fantasme. Car le second assassin -car il y en a un, se nomme : les Assedic-RSA. Oui, ce formidable système d’entraide (système auquel je suis très attachée paradoxalement) a eu des effets pervers. D’un côté, le quart d’heure tient lieu d’idéal, de l’autre les Assedic maintiennent sous perfusion.

 

Là où ça devient particulièrement pervers, c’est au niveau de la personnalisation. La méthode à l’ego s’est appliquée à ce dispositif solidaire, la personnalisation à outrance induit une non-révolte au bout du compte : contact mensuel avec l’institution, coup de téléphone, rendez-vous, on tient sous pression pour que, en permanence, le chômeur sache que s’il bouge vaguement du cadre, il en sort. On te fait croire qu’on tient compte de toi, mais c’est juste une façon de t’expliquer qu’on n’oublie pas que l’Etat te donne de l’argent alors que tu ne produis rien. Evidemment que les Assedic sont une belle idée. Sauf qu’actuellement, au lieu de dire : « tu as cotisé, tu as droit à ce système pendant un certain temps », on sous-entend en permanence « j’espère que tu culpabilises de coûter autant d’argent à la société, sois reconnaissant». Ce ne sont pas seulement les pouvoirs publics, ce sont nos congénères aussi. Un discours rampant. On rêvait de fraternité, on se retrouve avec un système biaisé. L’Etat fait l’aumône, c’est ainsi, en filigrane que le discours est orienté. On agite le spectre en permanence d’un arrêt de la solidarité. Donc on a peur. L’Etat grignote. On le voit bien, mais on ne se révolte pas de peur qu’il supprime tout, alors, on le laisse faire.

 

Jean-Paul Curnier dit : « je veux dire que le peuple n’est pas « une réalité dormante » qui se réveille à chaque grand rendez-vous de l’Histoire (…) mais quelque chose qui dépasse tout un chacun, qui est ingouvernable, en tant que tel et sur quoi nul n’a de prise (…) quelque chose qui répond à la solitude devant le pouvoir. (…) Le centre d’intêret d’une domination parfaite, c’est de prévenir tout recours au peuple quand ça va mal. La mise en place des assedics est selon moi un des instruments les plus efficaces de destruction de toute possibilité d’un peuple comme recours, dans cette solitude de condition il y est substitué la « puissance publique ».


Autrement dit, il n’y a plus besoin du peuple, de sentir la solidarité des siens, l’Etat y pourvoit juste le minimum pour nous maintenir la tête hors de l’eau. Le capitalisme est tellement vissé dans nos crânes, parce que sacralisé par les médias quoi qu’on en dise, les mêmes qui nous vendent du rêve, que même si nous envisageons sereinement de ne pas réussir par le biais du travail –on espère juste ne pas se faire virer, nous avons toujours nos deux soupapes : j’aurai de quoi survivre, j’ai de quoi m’évader, je ne vais pas tuer le système qui me permet ça. Donc, je me tais. Je serre les fesses et je ferme ma gueule. Du moins, je ne l’ouvre pas trop parce que si c’est de trop, mes congénères m’expliqueront que je ne suis pas réaliste. Tout en jouant frénétiquement au loto. L’Etat n’a plus à réprimer. Il a juste à nous abrutir. Il nous fait croire que notre liberté nous est acquise, sauf qu’il a trouvé le meilleur flic du monde : nous-mêmes. La méthode à l’ego a généré deux phénomènes : perte du sens du groupe, en tant que support solidaire, au profit d’un « nous » potentiel ennemi du « je »; obsession du « je » devenu sens de l’existence avec un sacre médiatique éventuel.

 

Nous allons tout droit dans la société décrite par Damasio dans « La Zone du Dehors ».Il nous manque juste quelques degrés de confort. Ce livre de science-fiction, lu cet été, m’a certes énormément marquée, mais il faut bien avouer qu’il y avait quelque chose de glaçant, parce que parfaitement envisageable. La méthode à l’ego, la meilleure répression du monde, la meilleure ivresse du monde, la plus belle arnaque, moi, moi, moi, et je tire tout seul comme un grand sur le « nous ».

 

Warhol pensait probablement annoncer une bonne nouvelle, ce jour de 1968. C’était en fait une oraison funèbre.

 

Celle de la révolution.

Références :

« Tomates » edition POL : cliquez ici

Jean-Paul Curnier : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Curnier

Blog des cent papiers http://www.centpapiers.com/de-la-connexion-comme-mode-artistique-de-creation-du-film-ou-du-roman-de-sa-vie./38146

« La zone du dehors » d’Alain Damasio : http://www.lavolte.net/lazonedudehors/argumentaire.php

 

Ce texte est un point du vue. Je me dis que dans l’absolu, c’est bien gentil de constater ou de critiquer, mais encore faut-il proposer des solutions. J’en entrevois déjà une sur le rapport au travail ici http://www.peripheries.net/article326.html

3 commentaires sur “Warhol killed the revolution

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