Meet Alex Beaupain

D’elle, on ne saura rien ou très peu. Elle sera la victime amoureuse et consentante, une espérance, celle qui sent l’orage, quelques larmes versées et le mot « gâchis ».

 

De lui, on saura tout ou très peu. Il sera le tourmenteur amoureux et naïf, une espérance, celui qui sent l’orage, les traîtrises incarnées et le mot « incohérence ».

 

Pourquoi battent nos cœurs ? Dans une société où les idéaux politiques se sont cassés la gueule, où le travail ne finit par n’avoir aucun sens, où l’on tente de nous revendre une légende salie, « travail, famille, patrie » : comment arrivent-ils encore à battre ? Un disque politique, pas seulement à cause de « Au départ », mais aussi de « Je réponds toi ».

 

« Pourquoi battait mon cœur ? », titre du nouvel album d’Alex Beaupain. C’est ce qui fait courir cet homme, la palpitation, le rythme, la pulsation. Malgré la lucidité, malgré la fatalité, d’un coup de cœur, faire tourner la vie un peu plus vite, se laisser emporter par de belles, grandes et illusoires émotions, de la flamboyance, du lyrisme, quelque chose plus grand que la vie, même si le temps finit par le dévorer. Inéluctablement.

Et en faire des chansons.

 

Il est assis en face de moi, et je l’avais bêtement imaginé plus chétif, plus fragile, plus victime. Je suis face à un homme, vivant, incroyablement vivant, drôle, les mains qui dansent, parfois cynique, toujours intelligent. Il aime les chansons qui exacerbent les sentiments, la poésie d’un quotidien plat très peu pour lui. Il veut du bruit, du sang et de la fureur même s’ il le chante toujours posément. Je lui expose ma vision et lui demande de m’arrêter si je deviens trop intrusive. Il sera attentif et ne reculera devant aucune question. Je pensais avoir tout compris, il me manquait une dimension. Lorsque nous parlerons de la genèse de l’album, il m’expliquera qu’il écrit dans le désordre, juste quand il en a envie, et après tente de raconter une histoire. J’y ai vu de la peur, il me confirme « Oui, c’est un album sur la peur essentiellement » et me glissera quelques allusions à la France, car cette frayeur, s’il la perçoit chez lui, chez les autres, il la décèle aussi dans notre société.

 

La peur, mère de toutes les contradictions.

 

Alors, le héros de cet album va démarrer en fanfare une nouvelle histoire, oh il sait bien que ça va mal se finir, mais au diable les avaries, de l’amour, de l’amour, je t’aime comme l’on aime la première fois, innocemment, « je signe et je persiste, le 15 de ce mois, oui j’avoue, de tout sauf de toi je m’en fous ». J’avais perçu cette chanson comme aliénante, Alex Beaupain insiste sur la candeur, « elle est à prendre au premier degré, j’avais envie de naïveté ».


Alors un héros qui chanterait presque sous la pluie, une pop légère, faite de violons et de saxophones, de claviers et de chœurs, qui cadencera ses amours avant la sobriété de l’agonie, le piano de la malédiction.

 

Tous maudits.

 

Mais, « au départ, au départ, un homme une rose à la main ». Un homme qui se défie du monde et qui, pourtant défie une nouvelle fois l’inévitable, les conséquences d’une passion, qui connaîtra son destin, l’extinction. Rentrer en amour comme en religion pour échapper à un environnement trop raisonnable, faire valser les expériences entassées qui ne servent souvent qu’à assécher le cœur.

 

La peur viendra ruiner le désir et l’envie. Le défi se roule dans le caniveau. Parce que même s’il l’aime, la frayeur qui l’habite prendra le pas sur tout le reste. C’est de lui-même dont il a le plus peur. Peur d’avoir mal, pourtant il le sait bien quand il se pose, rationnel, c’est toujours « plus de peur que de mal ». Or, cette inquiétude, il va la chercher tout seul, dans des sorties nocturnes sales et fangeuses « à traîner dans les bars, à rouler dans la boue, la nuit promet de faire mal ». La pulsion de mort, la violence est aussi attirante que la douceur d’une belle histoire. Alex Beaupain en parle simplement. Pour lui, ça fait partie du jeu, l’attraction de la violence, il la comprend.

 

Elle saura. Méthodique, clinique, electro froide, la voix d’Alex Beaupain dévoile les idylles passagères, des femmes, les tromperies, des hommes, les mensonges d’un héros trop perdu. Elle en pleurera et le laissera choir. « Sur toute la ligne » il l’a trompée, station par station, ligne 2, sur toute la ligne de leurs amours, il l’a trompée, sur toute la ligne de ses espoirs, ses espoirs à lui, il s’est trompé.

 

« Avant la haine ».

 

Il savait. Mélancolique, romantique, piano et violoncelle, une chanson pour lui dire de partir avant la souffrance, celle qu’il lui infligera, le seul moment où Alex Beaupain crée un espace d’expression pour son héroïne trop silencieuse. Ce duo avec Camelia Jordana révèle l’espoir insensé qu’elle aussi va mettre dans cette histoire. Plus têtue que lui, les femmes sont tellement convaincues qu’elles vont changer les hommes, les sauver malgré eux, quelle utopie, elle lui chante qu’il ne va pas se débarrasser d’elle comme ça. Car « vois-tu je préfère les tempêtes de l’inéluctable à ta petite idée minable ». La quitter avant la haine.

 

C’est elle qui finira en larmes place de Clichy.

 

Pourtant, ils avaient tous les deux senti le vent tourner. Un des rares morceaux de l’album où le « je » n’est pas de mise, il faut prêter attention à ces nuances dans le disque, Alex Beaupain, je crois ne laisse pas grand-chose au hasard. L’entretien a permis qu’il établisse ses propres bémols en lieu et place de mon imagination. Le « ciel de traîne » annonciateur de tous les orages, « lourd, le temps est lourd, la chaleur avant le carnage », rythme presque gainsbourien, « gagner du temps avant l’explosion ». C’est déjà trop tard, « que le ciel de traîne enfin se déchaîne et que l’on se dise tout ce qu’on a tu ».

 

Les voilà à terre. Elle disparaît. Il ne reste que lui. L’homme, une rose à la main, a laissé place à l’homme, un poignard à la main. Cruel et sardonique. Alex Beaupain aime écrire des chansons d’amour vachardes. Et elles sont terribles.

 

La batterie, le clavier, quelques arrangements, et le héros, malgré ses errances, avoue, « même si j’en crève, même s’il m’en coûte de l’avouer, je t’ai voué un culte assez insensé ». La mauvaise foi chevillée au cœur, il lui en veut. J’étais heurtée, Alex Beaupain me répond que la mauvaise foi fait partie de la rupture et surtout qu’on ne sait pas ce qu’elle a fait. Il m’a grillée, je m’étais projetée. « Mais pourquoi penses-tu qu’elle soit ainsi ? » Je l’avais envisagée victime, Alex Beaupain me démontrera que ce n’est pas aussi simple. Il l’a voulue ainsi, elle restera une zone d’ombre et il me dit en se marrant qu’il faudrait faire l’album de la fille pour avoir les réponses.

 

Pourquoi battait son cœur ? « Peut-être qu’il avait froid ? Peut-être qu’il avait peur » ? Et si l’amour n’était que ça ? Juste une histoire de se réchauffer et de se rassurer sur le dos d’un autre humain ? Et autant le dire, c’est ce que je pense. Cette chanson est une petite horreur, malgré les violons, malgré le côté enjoué variété française très seventies, rien à faire, les mots assassins font voler en éclats le mythe. Il fait de l’être aimé un simple objet, il y a du mépris et du reniement, « Allons regarde-toi, ce doit être une erreur, ce n’est sûrement pas ça pourquoi battait mon cœur ». Cette chanson est cruelle et pourtant ces petites phrases brutales, que ne les ai-je pas pensées, ou pire formulées ? Alex Beaupain rit encore, il aime écrire à ce sujet, ce sont, qu’on le veuille ou non, des émotions fortes.

 

Et puis le final, le héros seul et son piano. Une chanson qui ne s’adresse pas qu’à elle, mais à toutes, l’alcool pour trinquer aux amours, « qu’elles durent toujours, qu’elles durent toujours bien après nous, elles nous traquent à nous rendre fous ». Mais il sait très bien qu’« au moment le plus doux, c’est comme la violence d’une douleur fantôme qui nous assomme ».

 

Il ne reste qu’un champ de ruine, où l’on erre mais la nature humaine si prompte à déjouer la mort de tant de manières, reprend ses droits et si elle est contradictoire, nous pousse aux pires erreurs, elle est aussi la mère de toutes les espérances.

 

Y croire encore pour le plaisir d’une illusion, nier le temps qui passe, et la jeunesse envolée, jouer avec le verre à moitié vide ou à moitié plein, pleurer quand c’est fini et rire parce que ça va recommencer, se faire rattraper d’une poigne violente par la vie mais continuer.

 

En écoutant Alex Beaupain insister sur l’aspect politique, je me surprends à imaginer que la belle de cette histoire, c’est la France et l’amoureux impossible, aussi touchant qu’écoeurant, c’est bel et bien nous. Ou peut-être est-ce le contraire ?

 

Un héros à l’image de notre société, gouvernée par la peur, qui s’amourache au nom de l’espoir et déchante aussi vite. Un héros comme vous et moi, un nous « tellement endurcis qu’on en devient tout mous », à nos amours, à nos politiques, « qu’elles durent toujours, quelle plaisanterie, elles se terminent à l’infini, leur éternité nous poursuit ».


La France qui se rêve encore avec des idéaux de gauche, des droits de l’homme et des déclarations universelles, des utopies et des naïvetés mais qui crève tellement de peur, qu’elle ne conclue jamais, vote, joue les abstentionnistes, se roule dans la boue de phrases infamantes, et se bourre la gueule pour oublier. Une France un peu tordue, désarticulée entre l’angélisme de la gauche et le cynisme de la droite, qui manifeste sa mauvaise foi en accusant l’autre, cet étranger et sombre dans le désamour entre concitoyens.

 

Un disque où les sentiments et la politique se mélangent, font l’amour et se déchirent, jouent la partition de la vie. La peur et l’humanité se livrent un combat depuis la fin des temps, et nul n’a jamais vaincu.

 

Alex Beaupain a peut-être peur mais l’espérance est la plus forte. On a beau penser que c’est un artiste à chansons tristes, si l’on y regarde à deux fois, il ne fait que chanter l’incessante renaissance des cœurs.

 

 

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