Bobos de merde et alors ?

Disons le de suite, débarrassons-nous de cet encombrant aspect de la critique, « Bobo de merde » n’est pas un grand bouquin. Ce n’est pas de la grande littérature, et les premiers qui vous l’affirmeront, ce sont les auteurs, Benoît et Bixente. Le style n’est pas la qualité première, certaines tournures de phrases faciles, sans parler de quelques jeux de mots.

 

Mais ce n’est pas parce que nous ne sommes pas dans la Littérature avec un grand L, que ça ne dit rien d’intéressant. C’est même le contraire. Ce bouquin est agréable à lire, roman de plage parfait, avec des réflexions plus que pertinentes sur le sujet principal, si l’on prend le temps de s’y intéresser vraiment : Les bobos.

 

C’est l’histoire de deux jeunes hommes, l’un provincial, l’autre parisien, qui deviennent amis et racontent leurs péripéties sous l’angle social des bourgeois-bohème. L’un aspire à une ascension sociale, à accéder à la bourgeoisie, l’autre tellement bourgeois qu’il peut se permettre de flirter avec la bohème.

 

Je devais les interviewer et j’avais préparé à cet effet des phrases issues de leur livre, imprimées en caractères 26 ( !!) pour les faire réagir. Nous avons abordé plein de sujets, les réseaux sociaux, l’égo, la sexualité, la culture, mais ce qui m’a particulièrement frappé, ce sont les échanges sur l’aspect politique, social des bobos. Je me suis donc focalisée là-dessus.

 

 

«Cette inflexible confiance dans la destinée est, sans doute, un sentiment de bourgeois assuré de toujours retomber sur ses pattes »

(à propos de la période chômage de l’un des héros page 159)

 

Cette phrase est d’une très grande importance pour comprendre le divorce entre les classes populaires et ces fameux bobos (dont je fais partie, je préfère être franche). Si les premières se sentent de plus en plus acculées, et par là-même tentées par le discours tenu par le front National, les seconds ne succombent en raison de cette espèce de confiance absolue en leur mode de vie. Et je crois que c’est en partie pour ça que les premières supportent de plus en plus mal les seconds. Benoît est lucide à ce sujet. Il a confiance en son réseau, en sa tribu finalement. Il dit « Ce ne peut être qu’une mauvaise passe », là où les classes défavorisées verront une catastrophe. Si celles-ci se mettaient à fonctionner par tribu, elles aussi, l’issue serait fatale, leur réseau ne peut en aucun cas leur faire accéder à du travail ou du moins très difficilement.

 

Le second point de rupture se situe sur la sphère professionnelle dans laquelle sévissent les bobos en général et c’est Bixente qui le résume parfaitement en une phrase à propos de Canal Plus quand il était enfant :

 

« J’ai découvert que l’on pouvait gagner sa vie en s’amusant »

(à propos de Canal Plus page 35)

 

La lutte des classes a deux niveaux finalement. Les grands bourgeois qui s’enrichissent sans vraiment travailler et les bobos qui travaillent en s’amusant. Les uns aussi insupportables que les autres aux yeux des classes en-dessous. Benoît et Bixente en parlent très bien: « Nous sommes des vendeurs de vent, nous ne fabriquons rien, le bobo a un métier-passion, ils ont le luxe de se pencher sur leur épanouissement personnel à travers leur boulot, c’est bien pour cela qu’on les déteste. ». Les deux analysent l’ascension, le point de départ, c’est d’arriver à accéder à la bourgeoisie, une fois installés, ou on bascule dans la grande bourgeoisie, ou on bascule dans la bohème car on a les moyens de le faire. Surtout Bixente insiste « Le bobo se sent coupable, il est porteur de cette sacro sainte culpabilité judéo-chrétienne », souvenir d’un entretien avec Beigbeder, personnage secondaire persistant. Le bobo est connecté au monde, il n’oublie pas la misère même s’il ne sacrifierait pas son mode de vie pour sauver des humains, il a cette douce utopie qu’un jour, le monde entier vivra comme lui. A moins que :

 

« Les bobos se rassurent en feignant de choisir la vie de bohème, transforment leur dégringolade sociale en un life style cool »

(Page 159)

 

Benoît et Bixente se posent la question. Le premier pointe du doigt, par exemple, les fameux pique-niques, tellement à la mode dans les parcs. Le train de vie a baissé, inviter une dizaine de personnes au resto est devenu prohibitif. Tandis que le pique-nique ne coûte pas très cher. « Le bobo négocie sa chute qui ne l’inquiète bizarrement pas » comme dit Benoît. Espère-t-il des jours meilleurs ou ne se rend-il compte de rien, tant dans nos sociétés occidentales nous n’avons jamais assisté à un retour en arrière significatif qui génèrerait un système binaire : les riches et les pauvres ? Les deux auteurs s’entendent sur un point : « C’est peut-être la parenthèse enchantée avant la chute ».

 

« Ses critiques de la bourgeoisie sont déjà bourgeoises. Ils se révoltent contre un immobilisme dans lequel ils s’épanouissent »

(Page 174)

 

Le bobo n’envisage pas de changer radicalement le système. Il négocie avec. Benoît et Bixente avancent même que le bobo tente de gangréner le système de l’intérieur mais les incohérences parasite cette volonté. Ce qui nous amène à la phrase suivante :

 

« Ce qui m’impressionne avec Camille, c’est sa cohérence »

(Page 78)

 

Camille est l’un des personnages du livre, sœur d’un des héros, engagée en politique et qui ne fait pas qu’agiter ses principes, elle les applique. Rares sont les bobos faisant preuve d’exigence par rapport à leur comportement. « Camille pratique une harmonie entre ses idéaux et la vie.» me racontent les deux auteurs. Finalement, elle est le personnage qui pourrait sauver cette tribu, donner un sens historique à cette tendance sauf qu’elle est par trop peu répandue.

 

2012 sera un bon indicateur en définitive. Nous aurons un résultat sur cette lutte des classes tripartite sous-jacente : les grands bourgeois, les bobos, et la classe populaire.

 

En attendant, Benoît et Bixente signent un instantané des années 2000 françaises, sur une partie de la population, celle qui rêve tout haut en fin de compte tandis que les deux autres ont peur. Des enfants gâtés, lucides qui se font face en se traitant de « bobos de merde ». Il y a beaucoup de name-dropping dans ce livre, des situations cocasses, des failles et beaucoup, beaucoup de dérision.

 

Mais il y a surtout une forme de désarroi. C’est ce qui m’a le plus frappé quand j’ai terminé. Que ça soit celui qui avait tout et perd au fur et à mesure ou celui qui débarquait sans rien, et se retrouve avec quasi tout ce dont il rêvait, aucun n’est vraiment satisfait même avec un avenir plutôt lumineux. La conscience d’être au cœur d’une société en souffrance les rattrape. Benoît, cynique, plaisante sur « ces adeptes d’une utopie impossible, les bobos ». Bixente regrette le temps « où l’on connaissait beaucoup sur peu de choses » alors qu’à présent, c’est « peu sur beaucoup de choses ». Il y a des références partout dans le livre, glissées l’air de rien : « un clin d’oeil trajet effectué en sens inverse par Hemingway dans « Paris est une fête », Saint-Exupéry et le Petit Prince, Bel-Ami de Maupassant, une référence aux premiers écrits d’adolescence de Nietzsche « Le monde te prend tel que tu te donnes » ». Des allusions à des films, « Le bal des actrices, », « The Mask » (!!), « Marie-Antoinette » de Sofia Coppola. Bref, on reconnaît bien là, les bobos, ceux qui « envisagent le monde sous un prisme culturel ». Pendant l’entretien, Bixente me parlera avec enthousiasme de Stéphane Osmont, Benoît de Tchekhov et de la révolution russe.

 

Moins superficiel qu’il n’en a l’air, « Bobo de merde » est le récit de deux jeunes hommes français, qui ne savent pas si leur tribu est juste au bord de la chute ou si elle prendra possession du pouvoir.

 

« Depuis 1989 et la fin des idéologies, les bourgeois sont des prisonniers. Le bobo est la dernière utopie. Tapi dans les médias et la communication, préoccupé par l’écologie et le progrès social, il attend son heure»

(page 196)

 

Et si les bobos de merde représentaient un espoir ?

 

« Bobos de merde »

 

Benoît Daragon Bixente Barnetche

 

Edition Privé

 

Illustrations : Jonathan Zlatics

 

Prix : 16 euros.

 

 

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