Meet Julien Baer

Hey !

Ya un type qui vit juste à côté du monde.

Juste à côté du monde.

 

Un type qui vous raccompagne sur son palier, vous salue, pénètre à nouveau chez lui, et laisse la porte grande ouverte. Un type qui, lorsque vous lui criez « T’as oublié de fermer la porte ! », vous répond avec une désarmante sincérité : « Je ne ferme jamais la porte tant que la personne n’est pas partie. C’est dur non, d’être face à une porte fermée ? »

 

Un type d’une modernité folle et d’un anachronisme absolu.

 

Un type qui, parce qu’il a la sensation de ne pas vous avoir assez donné pendant l’interview, vous oblige quasiment à emporter une madeleine, en dépit de vos protestations. Comme une madeleine de Proust, joli petit symbole, pour être sur que vous n’êtes pas reparti les mains vides, il y a du don de soi dans tout ça, une maladresse vis à vis du monde comme si sa curiosité n’arrivait pas à pallier qu’il ne comprend pas trop comment tout cela fonctionne. Et que, ça ne l’intéresse pas tant que ça en fait.

 

Un type juste à côté du monde.

Il s’appelle Julien Baer.

Je pourrais m’arrêter là, et vous suggérer d’aller l’écouter.

 

Mais le type juste à côté du monde veut bien venir faire un tour parmi nous. Il est cet artiste qui a toujours sa porte ouverte mais ne se décide pas tout à fait à sortir de chez lui. Entre l’ombre et la lumière.

 

Julien Baer ne fait pas de concert, ne fait pas de clips (enfin si, 2 en quinze ans), et les albums le gonflent. Il aime écrire des chansons, les chanter, les proposer au public et ça lui conviendrait tout à fait de s’arrêter là. Il n’est pas à vendre, ses chansons par contre, oui. Il les conçoit comme Pierre Jourde la littérature :

 

« Nous vivons de rêves. Ecrire consiste à rêver avec une intensité telle que nous parvenions à arracher au monde un morceau. ».*

 

Julien Baer aime les chansons comme des bouts de monde. Elles ne s’inscrivent pas dans une éternité, ce sont des instants volés, elles ne forment pas un tout indissociable, ce sont des évocations. De fait, le concept même de l’album l’ennuie : « Etre chanteur, c’est une forme de contrat social entre la société et moi. Mais, pas de méprise, je prends mon métier très au sérieux, c’est tout ce qu’il y autour que je n’aime pas trop ».

 

Julien Baer a pourtant compris que le monde avait changé. Alors, il vient faire un tour pour voir ce qui se passe et propose un album de 19 chansons issues des quatre précédents, pas un best of, il a laissé de côté tous les morceaux lents, façon comme il dit ironiquement, de héler le monde : « je suis parmi vous frères humains ». Et cet album dont quatre morceaux inédits, se nomme « Drôle de situation », titre parfait pour un type qui vit juste à côté du monde. Quatorze ans de décalage, social et musical, la bossa du « monde s’écroule », les tonalités africaines de « Tu es une île », la pop anglaise de « Ecrit à la main », la ballade de « Le la », tant de chansons, il a tant voyagé en prenant son temps, tant visiter les genres musicaux, revenant parfois, question de poster une carte postale, sous la forme d’une chanson.

 

Un type juste à côté du monde, « ce monde qui s’écroule, cette seconde qui n’en finit pas »


Mais des signes annonciateurs de changement dans les Inrocks : « Julien, en 2009, commence à peine à s’apercevoir que le fait d’écrire des chansons souvent brillantes, toujours distinguées, parfois stratosphériques, ne suffit pas à attirer les foules : « J’ai longtemps pensé que mon travail était terminé lorsque l’album sortait. Je passe généralement tellement de temps sur un disque qu’ensuite je n’ai plus aucune force pour le vendre. Avec le nouveau, j’ai admis l’idée qu’il allait falloir me montrer un peu plus. On m’a conseillé tout récemment de faire une page Myspace, je ne savais pas trop à quoi ça servait. » » **

 

La réalité s’impose, le service après-vente compte presque autant que le contenu lui-même.

 

J’essaye de comprendre pourquoi les concerts l’ennuient. « Je passe beaucoup de temps à peaufiner un morceau, je gère tout, enfin, j’essaie, je suis un vrai maniaque et quand la chanson est terminée, je ne vois pas pourquoi je devrais prendre un plaisir fou à la rejouer 200 fois. En fait, c’est comme une peinture. Est-ce qu’on demande à un peintre de refaire encore et encore son tableau ? »


Julien Baer est du genre à trouver que les comparaisons culinaires marchent super bien avec la musique. « Un album, c’est comme si tu commandais dix plats. C’est évident que t’as plus faim au bout d’un moment. Un bon couscous (Il est obsédé par le couscous), c’est suffisant, non ? »


Ce type juste à coté du monde arrive à vous expliquer ce que personne ne soutient de nos jours. Une conception du métier de chanteur comme on en voit plus. Il voit bien que les lignes bougent et veut bien s’y adapter, mais c’est plus par absence de choix qu’autre chose. Tout le cirque « reasons to by », s’occuper de son facebook, son twitter, son site, être en communion avec ses fans et aimer ça, c’est pas du tout son trip et pour être franche, moi, ça me rassure que des types juste à côté du monde existent encore, résistent encore, alors qu’ils sont presque une espèce en voie d’extinction. « En fait, chanteur, c’est plus seulement composer et fredonner, c’est aussi jouer la comédie, jouer la promo. Il faut séduire l’auditeur. On me demande d’être comédien. Alors que ce que j’aime c’est la musique ! »


Le livret accompagnant l’album « Drôle de situation » en est la preuve, il n’y en a quasiment que pour les musiciens dans les petits textes : « Magnifique souvenir de studio. Tous les musiciens ensemble au studio O’Henry à LA avec le batteur Hal Blaine, idole de mes quinze ans », « Une chanson enregistrée comme autrefois, tous les musiciens dans la même pièce au studio de la Seine », Je me rappelle l’excitation devant ce gros synthétiseur Yamaha CS60 que m’avait prêté Philippe « Zdar ». C’est moi qui crie Allah Akbar en tout pacifisme au début », « Dans un café de la rue d’Argout, je vois un joueur de kora qui joue cet air magnifique. Son set terminé, je lui propose de venir enregistrer chez moi », « Je regardais un documentaire sur l’incroyable Skip James, guitariste et chanteur de blues disparu de la circulation à la fin des années 30 et redécouvert au début des années 60 »


Pour un peu, je croirais que les chansons ne sont qu’un prétexte pour rencontrer d’autres musiciens et je lui demande, compte tenu de son peu d’appétit pour la promo, si ça ne serait pas plus simple d’écrire et de confier l’interprétation à un(e) autre. « Ha non non, j’adore ça, c’est moi qui dois les chanter ». Ce type qui vit juste à côté du monde est dans une « drôle de situation » et dans une drôle de contradiction. Il chante comme un murmure, il faut prendre le temps de l’écouter, il n’y a pas de démonstration de force dans ses chansons, convaincre pour convaincre très peu pour lui, tout est dans la suggestion.

 

Interviewer Julien Baer est une galère sans nom. Entendons-nous bien, il est absolument charmant, mais quand j’arrive avec mes gros sabots psychologiques, « Alors qu’avez-vous voulu dire dans ce morceau, votre rapport aux femmes c’est quoi, vous auriez vraiment voulu être Joey Starr ? Quand vous chantez « et ne jamais obéir à la loi du nombre, c’est votre philosophie de la vie ? », il me regarde intrigué, voire amusé. Je crois qu’il ne comprend même pas l’intérêt de tout ça, il serait probablement plus à l’aise sur des questions techniques, du moins strictement musicales. Quand j’essaye de développer une chanson, lui expliquant qu’il n’est jamais très clair dans ses paroles, il me concède une chose : « Je suis un contemplatif, une chanson n’a pas forcément de sens, sa force d’impact se fait dans le mélange des mots et de la musique , c’est juste un espace d’imaginaire, une petite analyse qui ne perdure pas, je ne veux pas embête l’auditeur avec mes propres idées, je pense qu’il faut lui laisser une fenêtre ouverte, où il a toute latitude d’imaginer ce qu’il veut». ***

 

Tout reste ouvert chez Julien Baer, les portes, les fenêtres, pas de cloisons, le monde, les humains, l’air, les chansons, tout doit rester libre.

 

Profondément libre.

 

Le type juste à côté du monde est un artisan plus qu’un artiste. Il « cultive sa petite dualité », pas tout à fait dans l’ombre, pas tout à fait dans la lumière et je le soupçonne d’entretenir volontairement ce territoire d’incertitude. Ou alors il est vraiment ainsi. Rien n’est jamais très clair chez lui, ni ses chansons, ni ses propos, et l’époque est au culte de la transparence. Julien Baer est l’anguille qui file entre les mains de la chanson française. Il rêvait quand il a démarré de pop anglaise, de morceaux post disco, chanter en anglais, mais ça ne se faisait pas. Il aime beaucoup la variété française « parce que le propre de ça, c’est que c’est varié, tu vois ? ». Je me marre mais je comprends ce qu’il veut dire. Julien Baer aime se balader, l’errance en guise de boussole, emprunter les chemins de traverse de styles musicaux à contre courant de ce qui est tendance.

 

C’est un type qui écoute skyrock, et qui peut vous parler pendant 5 minutes d’une vieille chanson de Céline Dion ou de Abba. Mais pendant que vous l’interviewez, c’est une musique de chambre qui flotte dans la pièce. « Fellini disait que quand il allait au cinéma, il allait voir des James Bond, moi j’adore le r’n’b ». Ai-je besoin de préciser qu’une lueur malicieuse apparaît dans son regard à ce moment là ?

 

Julien Baer dit souvent « Je ne sais pas ». C’est sa réponse préférée. Ca l’embarrasse presque de parler de lui, et de ses chansons. Dès qu’on s’est éloigné de ce sujet, il était beaucoup plus à l’aise. Son enthousiasme pour la voile. Il se prend de passion pour des trucs, et cela tourne à l’obsession. Et puis ça passe. Il est encore plus détendu quand vous commencez à lui parler de vous. Ca l’intéresse finalement beaucoup plus. Julien Baer est dans une « drôle de situation » parce qu’il n’est pas narcissique. Pour un chanteur, ce serait presque ennuyeux, comme un défaut de fabrication. Moi, je trouve ça attachant.

 

Je crois finalement que Julien Baer est un être humain profondément libre. Mais il en existe plein. Ce qui le distingue, c’est qu’il respecte, laisse, le public libre lui aussi, ne cherchant jamais à s’imposer. Il est probablement en train de s’apercevoir que l’auditeur ne fonctionne pas comme lui. Ca l’a étonné surement. Il a ce désir contraint d’être en pleine lumière à présent.

 

Il franchit la porte…

 

« Dis comment

Pour quitter la trajectoire

Et ne jamais repasser

Par la case départ

Comme avant

Laisser courir le cortège

Sauter de temps en temps du manège

Incessant

Trouver sa place

Même à l’ombre

Et ne jamais obéir

A la loi du nombre

E pourtant

Que le cercle se brise

C’est le point de fuite que je vise »

 

Juste à côté du monde…

 

 

Facebook de Julien Baer cliquez ici

« Drôle de situation » sortie le 14 Avril, 19 titres 5 inédits. Dispo à la Fnac et sur internet.

Lien Spotify

Julien Baer expose ses photos (magnifiques, je trouve) à la galerie Chappe. Voir ici

 

 

 

Références

* Pierre Jourde « La Littérature sans estomac »

** Source : les inrocks

*** La citation « je ne veux pas embête l’auditeur avec mes propres idées, je pense qu’il faut lui laisser une fenêtre ouverte, où il a toute latitude d’imaginer ce qu’il veut» est issue d’une autre interview accordée à Foutraque

**** Chanson « En boucle » sur l’album Notre Dame des Limites

4 commentaires sur “Meet Julien Baer

  1. Merci pour le commentaire
    Quant à la longueur de l’article, je ne sais pas faire dans la brève ou dans le survol. Je dirais même mieux, ça ne m’intéresse pas trop.

    Je préfère écrire peu et long :p

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