« Le premier été »

Nous avons tous des étés d’adolescence qui nous marquent plus que les autres. Des étés où tout bascule ; la chair, le désir, l’accomplissement accompagnent souvent ce moment. Des étés où le cœur se laisse aller dans la chaleur, palpite, s’affole secoué par des sentiments, des émotions brutales, souvent incompréhensibles ; des étés où la violence humaine, sous le soleil, fracasse vos illusions.

 

« Il n’y a pas eu de mots. Il n’y en a jamais eu, ni avant, ni après. C’est quelque chose qui ne ressemble à rien d’écrit. »



Anne Percin tient un sujet en or avec « Le premier été ». Pourtant, dans le genre tordu, je me pose là, mais j’avoue que je suis restée séchée quand j’ai compris. Séchée par le culot monstre dont faisait preuve l’auteur, créer une histoire d’amour, ou un embryon de, sur un terrain où la projection n’est quasi pas possible. Vous ne pouvez pas vous mettre à la place de l’héroïne, ou si peu, un genre d’interdit social pèse lourdement, vous stoppe net dans votre élan. L’innocence de l’héroïne est perturbante, elle pose un regard sur une rencontre qui n’est pas cadré par la société, et cependant ce regard-là est envisageable. Difficilement, mais il l’est.

 

Deux sœurs vident la maison de leur grand-mère, lieu d’enfance et de vacances. L’une est mariée, avec des enfants, vivante, l’autre, l’héroïne, Catherine est libraire et solitaire. Les heures passées à trier, jeter, sauvegarder vont générer un climat propice aux confidences. Dire ce qui n’a jamais été dit, tenter de se délivrer d’un secret destructeur. Catherine, parce que c’est le moment ou jamais, entame une longue confession et déroule les évènements d’un été meurtrier : « C’est une histoire d’innocence et de cruauté que nous raconte Anne Percin. Sensuelle et implacable à la fois, douce-amère comme tous les crève-cœurs de l’enfance ». (4eme de couverture)

 

Le problème du sujet en or, le risque, le péril c’est qu’il dévore tout sur son passage et que le style suit rarement. J’ai été saisie par l’histoire, moins par l’écriture elle-même. Pourtant Anne Percin a de jolies fulgurances :

 

« Ce sont des fleurs en plastique aux couleurs fanées qui tirent toutes vers le rose, exactement comme les photos qui restent trop longtemps au soleil, à croire que le rose est la couleur originelle de toute chose. »

« Une joie profonde me venait, d’être seule dans la maison au milieu de vos rêves, alors que tous les bruits du monde résonnaient dans le grenier (…) Être la seule éveillée au début d’une après-midi d’été, c’était mon aube… »

« Un poing serré entre mes jambes, les cuisses refermées sur lui, les yeux grands ouverts dans la nuit, j’appuyais de toutes mes forces sur ce cœur nouveau qui palpitait à travers le tissu du pyjama. »


Pour autant, si j’ai souligné quelques passages au début du livre, très vite je ne vais pas éprouver le besoin de marquer les pages. Il n’y a rien qui m’ait marquée dans le style de l’auteur. C’est évidemment totalement subjectif.

 

Il y a pourtant de belles idées. Evidemment le sujet dont je ne peux rien dire finalement car si vous le lisez, ce serait criminel d’en dire plus. Il y a un côté très charnel, de la peau et de la sueur. Il y a la musique aussi. Anne Percin s’en sert comme levier pour appuyer un monde coupé en deux. Le roman se situe en 1985 et on le sait car c’est l’été où « Tomber pour la France » d’Etienne Daho est sorti. La musique dans ce roman fait date.

 

La musique comme un calendrier mais aussi comme un axe. Les questionnements de l’adolescence y trouvent un écho révélateur : « Un tube qui datait déjà un peu, mais dont le pouvoir tribal était resté intact, ouvrant des horizons illimités à coups de guitare saturée et d’échos dans la voix. On respirait enfin. C’était comme si on nous rendait la vie, comme si le monde disait qu’il était bien fait pour nous. Qu’on ne s’était pas trompés, qu’on avait raison d’être là, qu’on n’était pas des erreurs de la nature, des monstres. Que l’avenir était avec nous. »


Dans les années 80, même fin 70, le monde se scindait en deux. C’est ainsi que le perçoit Catherine. Il y avait la musique que tout le monde écoutait et il y avait l’autre musique. Je comprends parfaitement ce à quoi fait allusion Anne Percin. Mon adolescence s’est passée à la même période et j’ai ressenti la même chose. L’arrivée fracassante de ce que j’appelais, peut-être à tort, la new-wave créa une faille. La faille qui sépara le monde, un mur de Berlin musical, ceux et celles qui écoutaient ce genre musical et les autres. La musique dans le roman d’Anne Percin sert à expliquer la place à part qu’occupe une jeune adolescente dans son univers. En décalage. Ce même décalage qui l’amènera à vivre une situation totalement ingérable, l’a traumatisera, la mettra un peu plus à côté de la vie. La sensation qu’éprouve l’héroïne du livre, cette apnée psychologique, est très bien illustrée par les passages qui évoquent la musique :

 

« Je me demande où sont passées les musiques de l’autre fête, celles de l’oncle Jeannot. Ce sont celles-là que j’ai envie d’entendre. Les Cure, les Smiths, Clan of Xymox, Joy Division, les Stranglers. Si c’était ça, je pourrais peut-être prendre part à quelque chose. Mon cœur serait à l’unisson. Les basses résonneraient dans mon ventre gonflé de solitude. Je respirerais comme font les poissons, à l’intérieur, à l’intérieur même de ce qui devrait les noyer. Je serais triste et grave et je serais vivante ainsi, comme ces musiques peuvent enseigner à le faire. »


La musique est une façon de trouver une place dans le monde, de se trouver des frères et sœurs semblables à soi à défaut de comprendre la sienne, sa sœur, celle qui grandit, comprend, et s’inscrit dans la société avec une telle facilité.

 

« J’enviais aussitôt ceux qui les écoutaient, ceux pour qui cela faisait sens. Ceux – ils ne devaient pas être nombreux, ce soir-là, à Sainte-Marie ! – qui avaient la chance de connaître déjà ces groupes mystérieux, ces voix graves, ces envolées lyriques et d’une mélancolie terrible, qui disaient des choses à l’oreille du cœur, sans intermédiaire, sans mystère, comme si, d’elles à moi, un canal s’était ouvert, une ligne d’ondes dont j’étais le récepteur. Cette musique sûrement avait ses adeptes, et j’en devins instantanément une. Où qu’ils soient, eux et moi aurions cela en commun. Nous ne serions plus jamais seuls. »

J’ai aimé le choix de Anne Percin d’illustrer le basculement dans une solitude quasi intolérable de l’héroïne par la musique. On ne se refait pas…

 

Pour autant, cela ne sauve pas forcément un livre. « Le premier été » est un roman sur l’adolescence, cette période d’exil douloureux dont certains ne reviennent jamais. Et si l’auteur fait régulièrement mouche, cela reste insuffisant. Je me dis finalement que ce serait un excellent scénario de film au sujet dérangeant qui remuerait les foules.

 

Il est certain que je me souviendrais de cette histoire, pas sûr que je me rappelle de l’auteur. C’est toute la problématique de ce bouquin.

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