Les Danaïdes : Ghost towns

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Je fredonnais, le dos appuyé contre la tôle, je ne cherchais pas à recouvrir le bruit d’enfer de cet amas de ferraille qui ne tenait plus que par miracle. Le corps secoué par les soubresauts de la machine, ma tête était ailleurs, kidnappée par le son provenant des écouteurs, profondément enfoncés dans mes deux oreilles. Je finirais sourde, physiquement j’entends, pour le reste je l’étais déjà.

 

« But I miss you. There’s no comin’ home, there’s no comin’ home with a name like mine »

 

S’il advenait qu’on me prive de tout, je lutterais pour conserver ces deux objets, mes rescapés, lecteur et chargeur. Je ne savais pas exactement pourquoi cette chanson me touchait autant. Cet élan du cœur qui me poussait à systématiquement emboîter le pas au chanteur, d’où venait-il ? Alors comme à chaque fois que je rencontrais une chanson importante, je cherchais au tréfonds de ma mémoire le ressort. Je me promenais dans le labyrinthe de mes erreurs, m’égarais et retrouvais mon chemin au détour d’une scène ressurgie d’un passé bien encombrant.

 

Cette confidence. Cette diablerie de confidence faite à ma sœur. C’était anodin, je n’ai pas réfléchi ; les conséquences. J’avais dix-huit ans et je venais de me foutre à la porte de mon existence. Je quittais la ville, c’était entendu mais il n’avait jamais été question de non retour. La trahison. Ma sœur avait répété ma phrase de rien. Je ne sais même pas pourquoi, encore maintenant, je lui ai répété ce secret. Le désir de partager quelque chose qui ressemble à une intimité ? J’ai mis le feu à ma petite ville de province et j’ai su que je ne pourrais plus jamais revenir. 5 petits mots et me voilà maudite.

 

J’oubliais le tortillard qui m’emmenait encore au loin, destination inconnue, joie de découvrir, plaisir de déguerpir. Je tirais un peu plus sur le fil, ce fil qui pouvait m’emmener si loin dans mon labyrinthe et m’aperçus, abasourdie, que ce n’était pas la dernière fois. Cette petite mécanique qui me poussait à commettre l’irréparable pour devenir encore et encore le fantôme indésirable, le prénom que l’on ne prononce plus jamais, décomptait le temps de mon existence. Je créais des mondes, j’enfreignais les règles, je fracassais ces mondes. Construire. Détruire.

 

Ce n’était pas la liberté, cette quête éperdue qui faisait tourner mon monde. Il fallait me résoudre à l’évidence : j’étais amorale. Je ne sacrifiais aucun de mes désirs.

 

On m’a pardonné.

 

Parfois.

 

Je me décidais à changer de position, satanées fourmis dans les pieds, il était temps de s’asseoir près du bord, le nez au vent, les paysages qui défilaient. Je tirais encore un peu plus sur ce fil. J’étais peut-être amorale mais lâche, non je ne l’étais pas. J’avais infligé bien des blessures mais au-delà ? Le provisoire m’était insupportable, j’aimais le définitif. La haine que l’on me portait me tenait chaud, moi, la vagabonde, quittant mes cités précipitamment, sautant dans des trains de plus en plus rouillés, me penchant pour observer la foule furibarde. Je me rabattais à l’intérieur, à bout de souffle, les larmes aux yeux et le cœur soulagé. Nous ne vieillirions pas ensemble. J’entendais la clameur brutale s’éloigner et je prenais mon courage à deux mains pour regarder à nouveau. L’espérance. L’espérance n’était jamais déçue, il y avait toujours quelqu’un. Une silhouette, le sourire aux lèvres, me délivrant un au-revoir de la main, pas un adieu, non, un « ahumain » – te revoir me fera plaisir malgré tout – me souhaitant bonne chance. Je souriais à mon tour la saluant, remerciant l’univers tout entier de cette compréhension comme un cadeau tombé de son ciel.

 

La vie m’avait offert au fur et à mesure, silhouette après silhouette, une dot de chair et de sang, un trousseau d’éternelle solitaire, des êtres rares, amicus, « una salus victis nullam sperare salutem »* et pourtant…

 

Alors les mains jointes, les pieds dans le vide, j’adressais une prière à l’humanité :

 

Je te demande pardon. J’aimerais tant. J’aimerais tant mais je reste incapable. Je suis la petite faucheuse, je crée artificiellement ce que je n’ai su surmonter…

 

(La grande. Mon soupir. La grande faucheuse.)

 

Je suis la dame errante, le fantôme des villes, la disparue et je n’ai même pas de tombe à mon nom. On n’en finit pas de m’enterrer, je m’échappe toujours. Les porteurs de cercueil, la pelle à la main, me manquent de temps en temps. J’ai un sac rempli de souvenirs, de rires, d’ivresses que je n’ai pas voulu prolonger. Je fuis, je m’enfuis. Ne te méprends, pas, je ne sais pas aimer, je suis juste attentive. Les sentiments s’inventent-ils ? Pourraient-ils naître de cendres ? Les restes de la combustion spontanée d’une enfance inquiétante ? C’est trop tard, j’ai par trop manqué d’amour. Le trop s’échoue toujours dans le néant, c’est ainsi.

 

« I still dream of you. But everyone knows, yeah everyone knows If you can, let it go »

 


 

 

Radical Face « Ghost towns »

*Proverbe latin : La seule chance de salut pour les vaincus, c’est de n’espérer aucun salut

 

Ce texte s’inscrit dans une série « Les Danaïdes » (les cinquante filles du roi Danaos. Elles accompagnent leur père à Argos quand il fuit ses neveux, les cinquante fils de son frère Égyptos. Après qu’ils aient proposé une réconciliation, elles épousent leurs cousins et les mettent à mort le soir même des noces. Les Danaïdes sont condamnées, aux Enfers, à remplir sans fin un tonneau sans fond.). Je prétends que les humains passent leur vie à remplir sans fin un tonneau sans fond. Je prétends que ni l’argent ni le sexe ne font tourner le monde mais bel et bien le manque d’amour, parfois jusqu’à la déviance…

 

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