Les mains

Oeuvre de Mario Irarrázabal

 

Et il y eut les mains. Les mains se sont abattues sur le corps à terre ; elles ont attrapé la tête avec rage et ont tenté de la fracasser sauvagement contre le carrelage froid.

 

Une fois.

 

Deux fois.

 

Trois fois.

 

L’éternité surgissait au détour de ce va et vient d’une brutalité sans nom sous les yeux d’un corps enfantin pris en étau ; coincé entre le dégoût et la sidération. L’impossibilité de cesser de regarder et la peur qui dégoulinait le long de son visage. Une scène muette d’un film que l’on croyait d’un autre âge.

 

Il ne resterait rien des cris, des hurlements. Il ne resterait que les gestes, les mêmes gestes en boucle, au ralenti.

 

Il y eut les mains. Le corps enfantin contre le mur et des mains d’adulte qui serraient de toute leur force l’immense table en bois et l’ont poussée soudainement pour coincer, emprisonner, immobiliser. L’instant suspendu, les regards qui se croisent.

 

Il ne resterait rien de ce moment, nul ne sait. Il ne resterait rien qu’un sentiment d’immense surprise et un pourquoi à l’infini.

 

Il y eut les mains. Contre une machine à laver qui ne tournait même pas ; les mains se ruaient sur le dos du corps adolescent, elles étaient désordonnées ces mains, ne faisaient pas si mal que ça, elles se défoulaient, combattaient l’impuissance, ce combat perdu d’avance. Le corps était stupéfait. Il l’est toujours la première fois.

 

Il ne resterait rien de la douleur physique, il ne resterait que les larmes versées en cachette, comme un tribut à une autre souffrance. La première fois.

 

Il y eut les mains. Elles semblaient supplier face au corps toujours adolescent, celui qui était assis sur ce lit, celui qui ne comprenait pas ce qu’on attendait de lui. Les mains s’agitaient et ont fini par dégainer le flingue. Les mains l’ont pointé sur le front et la phrase a retenti. Le froid du métal contre la peau chaude. Le calme irréel qui s’en suivit, lorsque les choses sont allées trop loin. Ce silence ; l’éternité de retour. Les mains lâchèrent l’arme à terre et s’éloignèrent. Le corps adolescent n’avait pas esquissé le moindre mouvement.

 

Il ne resterait rien de la terreur, il ne resterait qu’une question presque amusée, manière de désamorcer l’horreur.

 

Il y eut les mains. Elles étaient accrochées au volant, comme si elles voulaient le pulvériser. Et puis, elles ont stoppé la voiture au milieu du pont. Elles sont descendues, ont ouvert la porte du passager, ont rudement extirpé le corps, toujours adolescent, l’ont traîné vers le trottoir, et encore traîné pour le projeter contre la rambarde du pont. La toute puissance. Le fleuve sombre, tumultueux, là, tout en bas. Les eaux noires. Les mains qui secouaient le corps, la tête la première, la possibilité d’une chute. La possibilité d’une mort.

 

Il ne resterait rien des voitures qui sont probablement passées pendant ce temps-là. Il ne resterait que l’eau trouble comme un trou noir.

 

Il y eut les mains. Les mains bousculaient, voulaient à tout prix réveiller le corps devenu adulte, et celui-ci résistait, protestait dans son sommeil. Les mains décidaient, accompagnaient la litanie irrationnelle, exigeaient l’écoute, même feinte. Les paupières étaient lourdes, la bouche faisait semblant.

 

Une fois.

 

Deux fois.

 

Trois fois.

 

Et puis la vie a cessé de les compter.

 

Il ne resterait rien des mots prononcés. Il ne resterait que la sensation de torture et des réveils brutaux paniqués, comme une sale habitude dont on ne se défait jamais.

 

Il y eut les mains. Les mains qui tentaient d’attraper le vide, couraient après le corps définitivement adulte, celui qui hésitait entre se laisser faire et se révolter. Ce corps avait fui dans la rue. Il se cachait derrière des voitures, s’agrippait bêtement à des capots – comme s’il allait chuter de lui-même dans un trou noir – et le corps ricanait, ricanait hystériquement. Il riait toujours quand il ne le fallait pas. L’esprit au bord de perdre la raison. Il pouvait se passer des heures ainsi, le cœur semblable à une bête folle, le souffle court malgré l’immobilisme.

 

Et puis ce corps finissait par rentrer, trouvait l’autre avachi, endormi, dans son fauteuil. Il allait se coucher, s’allongeait dans le lit conjugal, une prière qui s’adressait plus à lui-même qu’aux cieux, une prière nichée dans sa respiration de plus en plus calme.

 

Il ne resterait rien des déclenchements toujours plus absurdes. Il ne resterait qu’une promesse enroulée dans un jamais.

 

Et un jour.

 

Un jour il n’y eut plus de mains.

 

 

 

 

 

Violence is such a drug…
I believe in I…
I believe in D..
I believe in N…
et les autres…

2 commentaires sur “Les mains

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