La déception islandaise ?

 

Icelandic and Faroese Photographs of Frederick W.W. Howel

 

Dans un premier temps, je fais un résumé basé sur des articles sur ce qui s’est passé en Islande depuis 2008.

 

« La crise financière de 2008 en Islande affecte le système économique et bancaire depuis octobre 2008, dans le contexte de la crise économique mondiale. Pour prévenir l’effondrement du système bancaire islandais, les trois principales banques du pays (Glitnir, Landsbanki et Kaupþing) ont été nationalisées. Toutefois, l’endettement du pays est très élevé et le remboursement de la dette 2009 (3,8 milliards de dollars), soit 12 000 € par habitant, a créé une grave crise politique et sociale. La perfusion du FMI semble insuffisante à résoudre cette crise. La fronde populaire pour ne pas rembourser la dette prend de l’ampleur. L’embarras politique est total. Les créanciers (Royaume-Uni et Pays-Bas) exigent le remboursement. Le dernier accord prévoit que l’Islande puisse étaler ses remboursements de 3,9 milliards d’euros entre juillet 2016 et au maximum 2046, à un taux d’intérêt de 3 % pour le 1,3 milliard d’euros dû à la Haye et de 3,3 % pour le reste, dû à Londres. Le président islandais a mis son veto. »

 

Par référendum, le peuple Islandais a refusé de payer : « Quoi qu’il en soit, la note présentée est inacceptable pour les 320 000 habitants de ce petit pays : 3,8 milliards d’euros, soit 40 % du PIB islandais, 12 000 euros par habitant ! Pour faire payer cette dette, sans doute sur plusieurs générations, le Royaume-Uni et les Pays-Bas multiplient les menaces d’isolement économique. Ils reçoivent l’appui du Fonds monétaire international et des autres pays riches. A la clé : annulation des soutiens promis pour la reconstruction du pays et refus d’adhésion à l’Union européenne. Le choix est clair : mieux vaut sauver l’image du secteur bancaire européen face aux agences de notation et au monde financier, que porter secours à un pays qui s’écroule. » (2)

 

Acte 3 : après les deux référendums, l’idée d’une e-constitution fait son chemin. Plus de 200 000 électeurs choisissent 500 personnes qui plancheront sur un projet de constitution écrite par les citoyens. L’idée est belle, l’idée est la parfaite incarnation de la démocratie participative : « C’est dans ce contexte que l’Islande décide de modifier sa constitution, qui en fait n’a jamais été vraiment rédigée : lorsqu’en 1944 la république avait été proclamée, on s’était contenté de recopier dans les grandes lignes la constitution du Danemark, pays dont l’Islande dépendait depuis plusieurs décennies, en remplaçant simplement le terme de “roi” par celui de “président de la République”. C’est donc une nouvelle constitution qu’il s’agit d’écrire entièrement, et pour cela on a décidé de faire confiance au peuple souverain. Il y a eu d’abord un appel à candidatures (tout le monde pouvait se présenter à l’exception des élus nationaux, à condition d’avoir dix-huit ans révolus et d’être soutenu par au moins trente personnes) auquel ont répondu 522 citoyennes et citoyens. C’est parmi eux qu’ont été élus les 25 constituants. » (3)

« On a tiré au sort 1 000 personnes, de tous âges, on les a réunies dans le palais omnisport de Laugardalschöll. Elles étaient regroupées par tables de huit ou dix, pour un brain-storming d’une journée. On leur a demandé de lister les grandes valeurs de l’Islande, les grandes priorités… ». Le 27 novembre 2010, les Islandais élisent un groupe de 25 Islandais « ordinaires » (ou à peu près) : 523 personnes se sont présentées aux suffrages, beaucoup plus que prévu. Dès le départ, le travail des 25 a été rendu public, sur Internet. La transparence était totale : les Islandais pouvaient assister aux réunions, où les suivre sur YouTube. Chaque semaine, le projet de texte était publié en l’état. Chaque article étant discuté. Les Islandais pouvaient, sur une page Facebook, par e-mail ou sur Twitter, proposer des amendements, faire de nouvelles propositions, demander des éclaircissements. Les membres du Conseil constituant répondaient aux remarques des internautes. » (4)

 

A noter ironiquement que « Les vingt-cinq élus sont d’ailleurs pour la plupart issus des élites de la société islandaise, et certains avaient même occupé par le passé des postes politiques de premier rang. »

 

 

Problème : on enregistre déjà une défection chez les islandais, pourtant motivés au départ car seulement 36% des électeurs participent à l’élection des 25. En cause ? Peu d’informations, un délai très court. Mais tout de même, le processus déraille. L’info qui achève : ce taux de participation est le plus faible jamais connu en Islande… Au vu de l’abstention, certains (de droite ?) s’engouffrent dans la brèche et remettent en question la légitimité. La cour suprême déclare l’élection invalide et sauve les meubles en transformant l’assemblée constituante en simple conseil consultatif. Malgré ce coup de poignard, une nouvelle constitution est proposée.

 

Aujourd’hui les islandais en âge de voter vont répondre à six questions. Six questions que certains trouvent bizarrement formulées mais la première a le mérite d’être très claire :

 

« 1. Voulez-vous que les propositions du Conseil constituant servent de base à la nouvelle Constitution ? [Mais si l’on répond oui à cette question, peut-on répondre non aux autres ? ndlr.]

 

2. Voulez-vous que, dans la nouvelle Constitution, les ressources naturelles qui ne sont pas propriété privée soient déclarées propriété de la nation ?

 

3. Voulez-vous que figure dans la nouvelle Constitution une clause sur une Eglise nationale islandaise ? [Sans que l’on sache vraiment si cette clause prévoirait la séparation de l’Eglise et de l’Etat ou au contraire confirmerait le lien constitutionnel qui lie cette Eglise nationale protestante à l’Etat, ndlr.]

 

4. Voulez-vous que la nouvelle Constitution autorise plus que cela n’est le cas dans la présente Constitution l’élection personnelle ?

 

5. Voulez-vous faire figurer dans la nouvelle Constitution une clause stipulant que les voix des électeurs pèsent d’un poids égal, quel que soit leur lieu de résidence dans le pays ? (explication le vote de certains habitants vaut plus que d’autres en Islande)

 

6. Voulez-vous faire figurer dans la nouvelle Constitution une clause permettant à un certain pourcentage des électeurs d’exiger un referendum sur un sujet donné ? [Le projet de Constitution prévoit que 10% des citoyens puissent provoquer un référendum, ndlr.] » (4)

 

Les résultats seront connus dans le week-end mais certains prévoient déjà une abstention massive. Autrement dit, l’histoire islandaise pourrait nous apprendre le fait suivant : le peuple participe quand il est menacé mais démissionne quand il n’y a plus urgence. Quand il s’agit de construire vraiment, de s’impliquer calmement, le résultat est là : il s’abstient.

 

 

 

Pour Gérard Lemarquis, qui, dans sa jeunesse, a participé à la révolution manquée de Mai 68, il ne faut pas se faire d’illusions :

« La démocratie directe ne se vit que dans la rue. Elle disparaît dès qu’elle s’institutionnalise. » (5)

 

Les résultats de ce vote islandais concernent tous ceux qui veulent croire qu’une véritable démocratie participative, grâce aux supports internet, est possible. Car si l’abstention est massive, pire si le peuple rejette « sa » propre constitution, les conclusions seront effrayantes : l’élite gagne toujours par défection spontanée du peuple. Les Islandais sont éduqués pour la plupart, ils savent mieux que n’importe qui les conséquences d’une crise économique. Et ça ne change rien ! Si comme le dit Gérard Lemarquis, la démocratie ne peut exister que dans un instant T et en dehors des institutions, il faudra faire une croix sur un de mes vieux fantasmes. Quels que soient les évènements, on revient toujours à la case départ. La seule chose qui a changé c’est que nous, citoyens lambda, on nous fait croire que l’on choisit par des moyens de plus en plus subtils. Et si on nous donne vraiment le choix, nous nous en détournons dans notre grande majorité. La seule illusion qui restait, c’était de faire bouger les lignes et d’utiliser les nouveaux moyens techniques pour redonner la parole.

 

Si les Islandais nous font la démonstration que tout cela n’a servi à rien, le couperet tombera : aucune démocratie participative n’existera vraiment un jour. C’est ça qui se joue aujourd’hui. La chronologie islandaise, la réaction du peuple, le fait que cela soit un pays faiblement peuplé, toutes les conditions étaient réunies pour aboutir à un véritable changement dont la nouvelle constitution était le symbole. Non, aucune démocratie participative ne verra le jour. Ce seront au mieux des personnes qui se réclameront du peuple qui seront au pouvoir, et même si c’est vraiment le cas, elles recréeront de facto une nouvelle élite qui de temps en temps écoutera l’air du temps, lâchera de nouveaux semblants de liberté pour maintenir le système. Mais c’est tout. Les Islandais ont le choix aujourd’hui mais ils peuvent très bien laisser tomber ce choix. Certes, les conservateurs ont appelé massivement au non mais comment les Islandais peuvent oublier aussi facilement qu’ils furent en grande partie responsables de la catastrophe de 2008 ?

 

« Un enjeu électoral que n’a pas manqué de souligner dans un éditorial très remarqué le journaliste et écrivain Hallgrímur Helgason, sur le site d’informations islandais The Reykjavik Grapevine. Sous le titre « La Bataille de l’Islande », il rappelle que derrière le référendum se joue « une bataille entre le vieux château, qui n’a désormais plus de pouvoir mais conserve l’argent, et les gens de la rue, ceux qui ont pour l’instant encore du pouvoir, mais sont terrifiés que cela s’arrête au printemps. Pour se préserver, ils veulent écrire leurs propres règles, avant que ceux qui ont déjà échoué par le passé reprennent l’avantage. » » (6)

 

Alors, on finit par se demander : A quoi sert la politique ? A quoi sert de s’impliquer dans la politique alors que de toute manière, nous assistons à la démonstration flagrante que les citoyens, dans leur grande majorité, se foutent complètement de ce qui se passe même quand on leur met « le pouvoir  » entre leurs mains ?

 

Mise à jour le 21 octobre 2012 à 19h38 : Participation de moins de 50% pour 2/3 de oui à la nouvelle constitution…

 

Extrait de wikipedia sur l’issue définitive

 

 

(Je me permets de vous renvoyer à l’interview sur le principe d’une 6e République en France)

 

Plus d’infos sur le Monde Diplomatique

 

(1) Wikipédia

 

(2)lemonde.fr/idees/article/2010/03/09/les-contribuables-islandais-refusent-de-payer-pour-l-aveuglement-des-banques-par-aurelie-trouve-et-einar mar-gudmundsson_1316845_3232.html?xtmc=crise_islandaise&xtcr=36

 

(3) http://www.reporterre.net/spip.php?article1511

 

(4) http://www.rue89.com/2012/10/19/comment-la-belle-constitution-20-de-lislande-menace-de-derailler-236352

 

(5) http://www.rue89.com/2011/02/18/islande-une-assemblee-du-peuple-en-perdition-191175

 

(6) lemonde.fr/europe/article/2012/10/20/les-islandais-se-prononcent-sur-une-nouvelle-constitution-ecrite-par-des-gens-ordinaires_1778275_3214.html

3 commentaires sur “La déception islandaise ?

  1. C’est malheureusement le lot de toute communauté humaine: une poignée de gens motivés pour une grande partie de suiveurs. Rien qu’à l’échelle de n’importe quelle association on a toujours les mêmes qui sont enthousiastes et avancent alors qu’une grosse majorité est « consommatrice ». Le système économique actuel encourage le repli sur soi ce qui explique que l’on manque de bénévoles. Par exemple, dans les clubs de sport, on ne trouve quasiment plus de parents pour accompagner les équipes des jeunes même parmi ceux qui ont des enfants qui jouent.
    Par ailleurs, la participation à des scrutins démocratiques baisse et sera de plus en plus basse. Les politiciens « démocrates » professionnels dont est composé maintenant la majorité du corps politique font mine de s’attrister alors qu’ils s’en réjouissent car cela leur permet de garder leur place. Par ailleurs, les épisodes tels que le vote par les parlementaires d’une constitution rejetée par un référendum ne donne pas confiance au corps électoral.
    Enfin, pour les politiciens, ce n’est pas bon qu’il y ait une trop forte participation car alors le peuple s’exprime et c’est mal. Ils ont une nostalgie du suffrage censitaire ce qui est normal puisqu’ils viennent quasiment tous de CSP+.
    Il suffit de voir les dégâts que peut faire le vote des pauvres comme au Venezuela où avec une participation de 80% le « dictateur » Chavez est réélu. Au passage on oublie que son adversaire avait participé à la tentative de coup d’état de 2002 et, curieusement dans une dictature, était toujours libre. Heureusement, nous sommes à l’abri de cela en France où notre bon Président est élu avec les voix de moins d’1/4 de la population.

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