Après…

 

Mercredi soir, à 1 heure du matin, j’ai été victime d’une agression, vraisemblablement d’une tentative de viol, vu que le type ne m’a jamais réclamé ni mon sac, ni d’argent, ni mon téléphone ou quoi que ce soit.

 

Il y a eu le moment « C’est quoi cette blague pourrie ? » au moment de la première décharge électrique dans le dos. L’étonnement. Il y a eu le moment, juste après m’être retournée pour faire face à mon agresseur, « Putain, j’y suis, je suis en train de me faire agresser ! ». La prise de conscience. Il y a eu le moment réflexe-conditionnement, ce que j’ai répété comme un bourrage de crâne à mes enfants qui est revenu : « S’il t’arrive quelque chose, tu te mets à hurler comme un malade, tu cherches pas à comprendre, tu brailles comme un veau ! ». L’instinct d’autoconservation. Il y a eu le moment « … », l’esprit complètement vide et le cerveau reptilien qui marche à plein régime : hurler comme un cochon qu’on égorge et coller autant de coups de pompes possibles. La rage. Il y a eu toutes les secondes, je ne sais combien de secondes, une minute, deux minutes, trois minutes, je n’en sais rien. Le black-out. Les décharges électriques. Il y a eu le moment où j’ai lu la surprise dans son regard, une demi-seconde, « … », j’ai même pas eu le temps de le penser. Une possibilité. Et donc continuer cette espèce de stratégie de survie inconsciente : hurlements et coups de pied jusqu’à l’épuisement s’il le faut. Il y a eu le moment où il s’est levé pour s’enfuir, où je me suis redressée et au lieu de rentrer dans l’immeuble, continué de hurler jusqu’à ce que « mort s’en suive ». Le vide. Je n’ai jamais pensé que je pouvais crier comme ça, c’était fou. Il y a eu le moment où je suis rentrée dans l’ascenseur, où je me suis effondrée en larmes. La terreur. Et il y a eu le moment où je suis, enfin, rentrée chez moi et où j’ai piqué une crise de nerfs, une crise de rire nerveuse, le fou-rire de démente : « Je m’en suis sortie, je m’en suis sortie, je m’en suis sortie ! ». L’hystérie.

 

 

Après, j’ai commencé à gérer. Gérer ma fille qui m’a trouvée sur le palier terrorisée et en larmes. Gérer ce que l’on est censée faire, appeler la police. Gérer ce que l’on n’est pas censée faire, en parler sur twitter parce qu’on a désespérément besoin de parler à quelqu’un vite, là, tout de suite ou plutôt d’écrire ce qui s’est passé pour commencer à réaliser. Réaliser que sa fille est complètement flippée à présent et commencer à rationnaliser. Calmer le jeu à tout prix.

 

Dormir deux heures.

 

Le lendemain, j’étais encore sous adrénaline. Organiser, prendre ma matinée, ranger, décider fermement de ne pas me laisser bouffer par cette saloperie, porter plainte, plaisanter avec le policier – je tiens à préciser que les policiers dans l’ensemble ont plutôt été très bien – aller bosser, raconter un peu détachée. Tenir debout à tout prix. J’ai parfois eu des crises de larmes cette journée-là que j’ai aussitôt refoulées. Il était hors de question que ce truc envahisse ma vie.

 

Dormir 12 heures.

 

Le deuxième jour, je me suis habillée en jupe. Me reviennent mes années d’équitation : « Tu tombes de cheval, tu remontes tout de suite à cheval ». Et puis cette pensée à la con, si ce connard est dans le quartier, au moins il verra qu’il ne m’a pas anéantie. La bravade.

 

Et puis le doute. Je fabrique quoi là exactement ? L’inquiétude d’Olivier et de Marie-Hélène. Romain. Les trois me parlent de psy. Adriana. Fred. « Je suis là ». La sollicitude de mon boss. Laurent qui m’offre une bombe à poivre. La gentillesse de mon entourage professionnel et privé. Charlotte, ma fille, a l’air okay, je crois que j’ai bien cadré le truc pour que ça ne l’envahisse pas mais du coup… Et puis la descente. Prendre rendez-vous avec mon ancien psy. Me souvenir de « Mais t’es sûre que tu le connaissais pas ? » et « Mais c’est pas le type que t’as engueulé dans le métro ? ». Stopper net ce genre de délire. Les gens tentent de rationnaliser ce qui ne l’est pas ou du moins ce qui est improbable pour essayer de ne pas se sentir concernés. Le refus du simple et tragique « mauvais endroit, mauvais moment, mauvaise personne ». Le refus de la fatalité, le refus de « ça peut m’arriver à moi », ce qui est touchant et humain.

 

J’y pense tout le temps. H 24. Les scènes reviennent par flashback et elles s’estompent au fur et à mesure, les petits détails deviennent flous et ne reste qu’une immense, une gigantesque peur. J’ai eu tellement peur si vous saviez…

 

J’y pense tout le temps. H 24. Je mouline comme un rat dans sa cage.

 

J’y pense tout le temps. H 24. Cet évènement est un serpent qui s’immisce partout.

 

La seule chose qui diffère, c’est la façon dont j’y pense. Je ne sais quoi faire car je sais pertinemment que refouler c’est malsain, me laisser aller à la peur et au ressassement également. Je suis ballotée entre ces deux états en permanence et c’est épuisant. Je ressens toujours la sensation de la décharge électrique dans le dos ; curieusement pas les autres. Je n’arrive plus à pleurer. Je sais très bien ce que je suis en train de faire : je me mets en mode machine et si j’y arrive, ça va me péter à la gueule dans quelques temps, quelques années peut-être mais ça m’explosera à la figure. Mouliner.

 

Je veux bien m’autoriser à ressentir la peur mais je ne veux pas céder à la paranoïa : et si je ressors un jour et qu’il me retombe dessus ? Et si c’était un psychopathe ? Et si ça m’arrivait à nouveau ? Et si je me faisais attaquer en pleine journée ? Et si la prochaine fois, il avait un couteau ? Et si, et si, et si… M’accrocher aux statistiques. M’ordonner de rester rationnelle. Me foutre des baffes psychologiques et encore mouliner. J’ai l’impression que je suis toujours en train de me battre en fait, je continue quelque part de hurler et de donner des coups de pompes mais c’est dans ma tête que ça se passe et c’est à moi que je fais ça.

 

Ce qui me fait mal aussi c’est de ne pas pouvoir en parler à mon père. A l’âge qu’il a, il a trop peur de la vie, je ne peux pas lui faire ça. Mais j’aurais tant aimé m’effondrer dans ses bras et pleurer jusqu’à ce que je m’endorme… Vieillir c’est terrible, les rôles s’inversent. Et puis, on a beau dire, on reste seul avec ça. Malgré le soutien, malgré le réconfort, je reste seule avec ça.

 

Voilà ce qui se passe aujourd’hui. J’ai peur que si je relâche la pression « rationnelle », l’effondrement me guette. Il va falloir négocier avec tout ça. Je peux pas faire comme si rien ne s’était passé. Il est hors de question que cette histoire entame ma liberté mais je crois qu’il faudra de la méthode pour ressortir à nouveau. je ne sais absolument pas comment je peux réagir. Je deviens étrangère à moi-même. Qu’est ce que je vais être après ça ? C’est le plus étrange à vrai dire, ne plus être sûre de ses réactions. Se regarder dans la glace et s’interroger du regard. Il faudra y aller doucement, ne pas trop faire ma maligne et ne pas présumer de mes forces psychologiques, ce que j’ai quand même tendance à faire. Je n’ai aucune espèce de vocation pour le statut de victime mais je crois que ce serait bien que je me l’accorde tout en laissant les choses à leur juste place : j’ai eu de la chance, beaucoup de chance et de bons réflexes.

 

La seule chose dont je suis sûre par contre, c’est que la mémoire corporelle est bien là. Je crois que je ne vais pas supporter pendant très longtemps qu’on surgisse derrière moi ou qu’on me touche dans le bas du dos.

 

Le traumatisme. Après l’agression.

 

 

Maj du 26 janvier 2013 à 12h32. Je viens d’apprendre qu’on peut commenter ce texte en écrivant : « C’est nul. Lisez des bons livres au lieu de vous extasier sur des textes sans intérêt ».

Je ne sais pas quoi dire, j’avoue que je n’ai pas tenté d’écrire un texte littéraire, j’ai fait comme j’ai pu. Je ne vois pas très bien le rapport en plus.  Je crois qu’on touche le fond. Ca m’a blessée un peu plus, c’est réussi.

Mais faut-il ne rien avoir dans le ventre pour descendre aussi bas…

J’ai bien dégueulé à ta santé, Agnès Léglise. Et c’est pas une métaphore.


 

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