Le recours

7680417512_57fb0a8d8f_z

Mon cerveau est une pelote de laine que la vie ne cesse d’emmêler et que je ne cesse d’essayer de remettre en ordre, mais il y a toujours un fil qui dépasse. C’est comme ça. Je ne sais pas comment font les gens pour ne pas regarder leurs fils qui dépassent, ça se voit pourtant ! Dès que ça m’arrive, je me dis « mais qu’est-ce que c’est ? » et je tire un bout de fil, je le regarde, je tire encore et encore jusqu’à ce que j’ai la vague impression d’être allée au bout. Et aujourd’hui, le fil qui dépasse concerne mes enfants, particulièrement ma fille.

 

Charlotte a grandi, c’est une ado. Première fête. J’ai toujours la sensation dérangeante d’improviser en matière d' »élevage » de gosses, de ne pas savoir ce qui me motive,  mais soudain, c’est devenu clair.

 

J’ai toujours eu la réputation d’être une mère sévère quand les enfants étaient petits. Je ne sais si c’était mérité, j’étais à cheval sur certains principes et j’étais exigeante sur certaines choses. J’aurais probablement été plus coulante si j’avais été dans un schéma classique, mais mère célibataire, quelque part c’était eux ou moi. Ne pas se faire bouffer. Cependant, il y avait quand même une direction à laquelle je tenais dès le départ : j’étais là pour les aimer, mais aussi pour les éduquer, leur donner une colonne vertébrale, des assises, des notions de bien ou de mal. Il fallait qu’ils soient construits. Pourtant, le temps passant, je deviens plus cool. Ca m’interrogeait. Est-ce que j’étais fatiguée ? J’ai fini par trouver la réponse, en tout cas, vis à vis de Charlotte.

 

Je crois qu’il n’est plus temps d’apprendre ce qui est bien ou ce qui est mal à ma fille. Nous ne sommes plus à ce moment-là. Nous sommes au temps de l’expérience. Elle va prendre des décisions, petites d’abord, vertigineuses par la suite. Si je reste encore décisionnaire, le temps m’est compté et d’éducatrice, je vais passer à accompagnante. Un bébé ça se materne, un enfant ça s’éduque, un ado ça s’accompagne. J’entrevoyais confusément ce changement, mais je ne savais pas sur quel levier ça appuyait chez moi. Parce que fatalement, ça appuie quelque part.

 

J’ai fini par trouver la réponse : je tiens par dessus tout à être et rester un recours pour ma fille.

 

Le recours est une notion qui me travaille en ce moment. A qui fait-on appel quand ça va mal ? Quand Charlotte a organisé sa première fête, j’ai pris la décision d’ouvrir un espace pendant cette soirée : quoi qu’il se passait, je n’aurais pas gueulé, je n’aurais pas puni, je n’aurais pas répété, mais je voulais être certaine que Charlotte n’hésiterait pas un quart de seconde à m’appeler s’il y avait quoi que ce soit. C’était presque vital pour moi. Pas pour faire la mère cool, la mère copine, la mère inconsciente, non. Parce que je voulais être le recours évident pour elle. Je vois tant de gamins de l’âge de Charlotte ou plus âgés ne jamais envisager de joindre leurs parents en cas de grosse connerie. Il semblerait que je sois un des rares parents à bénéficier de la confiance totale de son enfant, les autres ne sont au courant de rien : les petites histoires, les chagrins, les disputes. La copine qui fait de l’automutilation et que les parents ne soupçonnent pas ou celle qui pense être homosexuelle pendant que les parents courent à la manif pour tous… Ca me semble tellement dingue d’être passé à côté, de ne pas avoir tissé suffisamment de liens de confiance, de ne pas avoir su construire cette complicité. Certains parents pensent qu’il est primordial d’incarner l’autorité chez leurs enfants et c’est juste pendant un certain temps, leur enfance, mais après ? Je crois qu’il faut prendre le virage, le moment où tu vas être suffisamment sûr de ce que tu as mis en place avec tes enfants pour qu’ils aient confiance en toi, que tu ouvres un espace de compréhension et ne pas continuer à les traiter comme s’ils avaient cinq ans. Et cela suppose que tu acceptes qu’ils fassent des conneries. Cela suppose qu’ils aient suffisamment confiance en toi pour en parler. Cela suppose que – sans devenir un ami car ce n’est pas ton rôle – tu restes un recours, celui qui dira « tout ira bien, tu verras ».

 

Je sais que c’est névrotique chez moi car je tente d’offrir à mes enfants ce que je n’ai pas eu. Ce que je n’ai pas su construire. Est-ce que c’est une connerie ? Probablement, nos choix éducatifs sont autant de notes à payer plus tard, mais je veux choisir mes conneries, au moins qu’elles me ressemblent. L’espace que j’offre à mes amis, le fait qu’ils puissent s’exprimer sans que je les juge, que tant qu’ils arrivent à m’expliquer plus ou moins clairement les choix ahurissants qu’ils font je peux  trouver les ressources nécessaires pour les comprendre, cet espace-là, j’aimerais le créer avec mes enfants tout en ne perdant pas mon statut de mère. C’est périlleux. C’est de l’improvisation, c’est fragile mais je tiens absolument à ce qu’ils m’envisagent toujours comme un des premiers recours, pas la dernière solution. Que quelque soit la situation insensée dans laquelle ils se sont foutus, je suis capable de l’entendre, mieux de l’écouter et d’essayer de trouver une solution. Et ça il faut que je le leur prouve, ils ne pourront pas le deviner. Aucun enfant ne compte là-dessus si on ne leur montre pas quand les enjeux grimpent.Je ne pensais pas prendre un virage pareil à l’adolescence de mes enfants, je pensais rester « sévère », mais je l’ai opéré sans même m’en rendre compte. Je ne serai jamais vraiment la mère que j’avais envisagée.

 

Les liens du sang ne sont pas grand-chose, c’est la patiente construction qui compte. On ne reste pas parent et enfant en pilote automatique, parce que c’est marqué sur un registre. On reste parent et enfant parce que l’on accepte d’évoluer, de remettre en question sa relation, d’accepter qu’ils prendront des décisions qui ne nous conviendront pas. Ce ne sont plus des enfants à qui on dit « non », « oui », « parce que », « ça c’est mal », « ça c’est bien ». Il faut écouter, comprendre, expliquer, argumenter, convaincre et certains parents ne se préparent pas à ça. S’il n’y a pas de zones de dialogues installées, on ne pourra pas pratiquer ces cinq verbes : écouter, comprendre, expliquer, argumenter, convaincre.

 

C’est ce que je tente avec Charlotte en ce moment-là lorsque nous parlons de garçons, de drogue, d’alcool. Être pédago, avant tout. J’essaie avec elle, depuis quelques temps, sans que cela ait été vraiment conscient de ma part, de construire ce que je veux pour notre futur. Je me faisais parfois peur, je me disais « je suis peut-être trop cool, je fais n’importe quoi, c’est pas normal, je veux devenir sa copine, c’est pas sain » mais non en fait. J’ai compris. A l’adolescence, les parents se focalisent sur le futur de leurs enfants, mais ils oublient souvent une chose primordiale : le futur de leurs relations avec eux. Il faut apprendre à jongler avec les deux et ne pas perdre de vue qu’il n’est pas seulement question de leur avenir. Il est aussi question de ce à quoi on veut ressembler comme famille : est-ce qu’un dimanche midi, lors du énième déjeuner, dans cinq ans, dans dix ans, je sortirai de table sans savoir comment vont VRAIMENT mes enfants ?

 

Je ne sais ce que nous deviendrons, je ne peux présager des temps qui viennent, mais je suis certaine d’une seule chose concernant ma famille, je ne lâcherai jamais cet objectif : être et rester un des premiers recours…