Et tu seras ma sœur, Charlotte…

J’ai toujours soupçonné que mes enfants avaient une relation fusionnelle ; enfin, ce n’était pas très clair, c’était une intuition. Surtout pour mon fils, d’ailleurs. Après tout, sa sœur avait été la seule personne toujours présente à ses côtés, tout le reste moi comprise a été à un moment donné ou un autre, absent. Je n’ai pas vu mes enfants pendant trois mois quand ils étaient petits. Baptiste ne s’en souvient pas, mais je suis convaincue que son inconscient s’en rappelle. Il a fallu que je le réapprivoise, un travail long et patient. Charlotte était l’évidence, j’étais l’absence.

 

Pourtant, ça ne se voit pas. Ils ne s’embrassent jamais, s’engueulent souvent. Ils sont plus souvent qu’à leur tour comme chien et chat. Ils ne se disent jamais « je t’aime », mais ils discutent régulièrement. Il est probable que Charlotte sache beaucoup plus que moi comment va vraiment son frère, si introverti, si secret.

 

Alors ce soir, on a fait une belle connerie avec Charlotte. On dîne, on discute, on rigole. On parle des chaises que j’ai achetées sur le bon coin. Je dis que je vais garder les anciennes en prévision du jour où Charlotte prendra un appartement en coloc. Baptiste suit à moitié la conversation comme d’habitude, mais soudain il raccroche les wagons :

 

« Comment ça tu vas en coloc ? »

 

Comme on a la boîte à conneries dans la famille, Charlotte embraye : « Ben ouais, je suis au lycée maintenant, donc je m’en vais dans trois mois, je m’installe en banlieue avec des potes ! ». Je manque d’exploser de rire, j’enchaîne : « Enfin Baptiste ! T’avais pas compris ? ».

On se croit malignes avec ma fille, mais on se retrouve comme deux connes. Car Baptiste s’effondre en larmes. On tente d’annuler notre connerie, on se confond en excuses, mon fils reste bouleversé, il a du mal à s’en remettre. Je tente d’expliquer tout de même que ça arrivera un jour, mais plus tard, plus grand, avec une vie avec ses potes. Je suis maladroite et mal à l’aise. Charlotte, pas mieux.

 

Mais voilà, le mal est fait. On l’a blessé pour le fun, pour se payer sa tête. Je m’en veux terriblement de ne pas avoir vu venir sa peine, pourtant si prévisible. Lorsque j’avais informé les enfants que leur grand-père avait des examens un peu poussés à cause de ses problèmes cardiaques, Baptiste s’était effondré de la même manière. Il a besoin que son monde tourne rond. Il s’adapte au changement, mais ce n’est pas un mouvement naturel ; je crois qu’il est bien ainsi, sa mère et sa sœur autour de lui et son grand-père et sa marraine, ses amis, l’école et les jeux vidéo, une vie de petit garçon paisible et réglée. Il répète encore de temps en temps qu’il aimerait que le temps s’arrête.

 

Même si Charlotte s’en défend, je sais qu’elle ne supporterait pas que son frère ne soit pas bien. C’est la première finalement à s’inquiéter pour lui. Si elle rentre et qu’il n’est pas là, elle me demande où il est passé. Et lorsque c’est elle qui sort le soir faire la fête avec ses potes, Baptiste s’approche d’elle et « exige » de savoir où elle va et avec qui et à quelle heure. Voire même quelques réflexions sur sa tenue qui nous font rire. Je regarde ça fascinée moi qui suis à la fois enfant unique et sœur car née 13 ans plus tard. Je ne sais pas trop ce que c’est d’avoir quelqu’un proche en âge et proche en cœur près de soi tous les jours que Dieu fait. Je suis la mère, la mère célibataire, je règne partout, probablement envahissante, je règne, reine-mère, je suis partout et pourtant il y a une part qui m’échappe complètement.

 

La peine de mon fils m’a bouleversée. L’idée que sa sœur ne soit plus là, présente à ses côtés, présence rassurante, en sus de la mienne, celle à qui il peut tout dire, celle à qui il peut confier ses doutes et ses peurs, celle qui le comprend finalement mieux que moi, être, vivre sans sa sœur était insupportable. Ils ne sont pas frère et sœur en pilote automatique, par habitude ou quotidien ; ils ne se tolèrent pas, ils ne sont pas des meubles, ils s’aiment viscéralement. Je le savais, mais j’ai réalisé ce soir que finalement la personne la plus importante pour ma fille et mon fils, ce n’est pas moi, ni leur grand-père, ni aucun adulte, non ce n’est pas surtout pas moi, même si je suis partout.

 

C’est l’un pour l’autre.

 

Et tu seras mon frère ; et tu seras ma sœur…

 

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