Internet est un roman

Ça fait un ptit moment que je traîne mes basques dans cette contrée qu’est internet. Je n’y étais pas au temps de la conquête, je fais juste partie de ceux qui s’installèrent en 2007. Ça restait quand même un peu le far west, mais tout se civilisait peu à peu. J’ai connu les joies de l’exploitation gratos des sites « collaboratifs, la première grève virtuelle, la création du premier « Voici » sur les blogueurs qui me valut ma première menace de plainte, les engueulades hystériques, les nuits à pas dormir parce qu’un taré avait décrété qu’il avait le droit de me pourrir la vie mais pas moi, à consulter le code pénal avec Virginie, les projets de site internet lancés à l’arrache et entre autres sous forme de koh lanta, les fous-rires, encore des fous-rires et toujours des fous-rires, les gens de la vraie vie qui te regardent de travers parce que tu-racontes-ta-vie-sur-un-blog-mais-qu-est-ce-que-c-est-que-cet-exhibitionnisme-malsain, le « facebook, c’est tes potes quand t’étais gamin, twitter les potes que t’aurais adoré avoir gamin », la guerre de tranchée contre Sarkozy et puis le désenchantement. Oui, le désenchantement.
 
Ces dernières semaines, j’ai lu quatre romans à la suite écrits uniquement par des gens que je connais via Internet, certains plus proches que d’autres sans qu’aucun ne partage réellement une intimité avec moi. Je ne sais d’eux que ce qu’ils laissent apparaître, mais j’en sais plus que la personne lambda. Du coup, ça crée un rapport un peu étrange, une proximité, des intuitions qui se vérifient ou pas, mais l’exercice n’est clairement pas le même qu’avec un auteur standard même si on peut apprendre deux, trois choses d’eux par les journaux. Si je veux, j’échange avec les auteurs directement, je lis éventuellement leurs moments vie de merde et leurs moments de gloire sur les réseaux sociaux, ils sont à moindre distance.
 
Bref, il était somme toute étrange de se retrouver au moment où des personnes que vous avez suivies au travers de leur blog publient leurs livres, pas forcément leur premier d’ailleurs.
 
——-( 2007. J’ai débarqué sur internet et devant moi un monde… J’étais mère célibataire, je n’avais pas de tunes, je travaillais et le reste du temps j’étais un peu enfermée chez moi et pourtant j’avais accès à des tas de trucs, personnes, infos. C’était fou ! Je réalisais un fantasme : écrire et être lue. Je n’avais pas connu pareil enthousiasme depuis longtemps. Cet espace me fascinait. J’étais comme une gosse de cinq ans et demi qui découvre l’arbre magique, clac, tu appuies dessus, y’a plein de trucs à l’intérieur, c’était la joie !)——-
 
Titiou Lecoq avait déjà publié « Les Morues » qui avait cartonné. Place à la tartine, Christophe, Marianne et Paul, trois héros vraiment très très discrets adeptes sans le savoir de Chirac et de sa théorie « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille ». Ce roman, c’est la rencontre de trois personnes à travers un écran alors qu’ils ne seraient peut-être jamais calculés ailleurs, c’est le pire et le meilleur d’internet, c’est le joyeux bordel qui y régna et c’est la réalité, la réalité du système qui finit par rattraper tout le monde.
 
Résumé : « En 2006, lorsque Marianne découvre sur le net une sextape postée par son ex, elle ne trouve pour l’aider qu’un hacker immature et un journaliste visionnaire qui croit qu’Internet va transformer le monde. Dix ans et les chocs de la jeunesse (enfants, travail, amours) plus tard, que deviennent notre ex-étudiante blogueuse, le jeune pirate et l’homme de presse idéaliste ? Internet a tout bousculé.. »
 
J’ai eu deux, trois fous-rires assez monumentaux au début, mais ce roman doux-amer s’il reste drôle finit tout de même assez mal. Du moins, les perspectives des trois protagonistes ne sont pas spécialement réjouissantes. Comme notre bel internet… Titiou en profite pour expliquer des notions assez essentielles sur nos données – le livre est aussi marrant que pédagogique – l’usage qui en est fait et rappelle à notre bon souvenir la déclaration d’indépendance du cyberespace, une belle utopie à laquelle plus personne ne croit. Il n’y a pas plus de happy ending sur internet que dans « la théorie de la tartine » : ça tombe toujours du côté beurré…
 
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——-(2009/2010 Je lâche les sites en collectif. Je suis un peu fatiguée par l’énergie considérable qu’un site collaboratif nécessite. Un début de déception. Je découvre twitter. Je m’y étais inscrite une première fois en 2008, mais l’engin m’avait plongé dans un abime de perplexité : on était « 10 » à tourner en rond… Parallèlement, j’entreprends une observation, une déconstruction de mon mode de fonctionnement. Je ne suis plus nous, je suis je. C’était l’ego.)——-
 
Alors, voilà, on a tous bien rigolé, on a cru qu’on allait être meilleurs que les autres et puis ça dérape. C’était le cas pour Kolia Delesalle, Nicolas pour la vie réelle. Il avait fini par claquer la porte des réseaux sociaux, fatigué de tout ce cirque, de son propre cirque. Auparavant, il avait créé un blog « À peu près rien » où il publiait de temps en temps un très très joli texte avec des morceaux d’enfance dedans. Je me souviens très bien d’un échange où je le tannais pour qu’il écrive un roman, talentueux qu’il était et Kolia s’en défendait. Sa réponse c’était à peu près celle-ci : « mais pourquoi diable, la conclusion est-elle immanquablement le roman lorsqu’on écrit sur le web ? » Dieu merci, une maison d’édition s’est penchée dessus et a publié d’abord une version numérique puis une version papier améliorée.
 
Résumé : « Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j’ai fait la gueule. Mais j’ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l’odeur de sa première clope. J’ai dit “ouais”, j’ai dit “super”, la mort dans l’âme, même si j’avais compris que la GTS pour la GTX, c’était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel. »
 
Je l’ai en fin de compte lu deux fois : la version spontanée et la version customisée et j’y ai pris autant de plaisir à chaque fois : Nicolas a vraiment du souffle et du style. Il y a du Claude Sautet dans ses pages, du talent à revendre et un charme fou. Il est revenu entretemps sur les réseaux sociaux, mais probablement avec beaucoup plus de recul.
 
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——-(2012/2013. Le temps de la lassitude. Je me suis « battue » comme tant d’autres contre le mode de pensée sarkozyste, le PS a été élu et je déchante. Je déchante, je n’aime plus trop mon pays alors que je suis passionnément française ; une certaine idée de la France. La hargne de la manif pour tous et l’arrogance du FN me blessent. Ma vie devient compliquée. Je rigole moins sur internet, je renifle une forte odeur d’inertie, d’apathie, de lâcheté. Cette grisaille est pesante où que je pose mon regard. Je glisse doucement, mais sûrement. C’était la désillusion.)——-
 
Mais, voilà, le désenchantement est bien là et parfois on se noie. À force d’être sollicité, à force de croire que l’on sait, à force de perdre de vue la vie réelle, on finit par chuter. Guy Birenbaum n’a pas claqué la porte d’internet, il n’a tout simplement pas pu revenir car c’était devenu insupportable pour lui. Mais le web n’était qu’un problème de forme : une dépression, une vraie de vraie l’a cloué au sol. Il en a tiré un livre parce que c’est quelqu’un qui enseigne avant tout. Il avait envie de partager ces terribles mois où il s’est fait rattraper : une collision entre sa propre histoire et le racisme de plus en plus éclatant sur les réseaux sociaux, son égo qui a failli le bouffer tout cru et l’illusion de vivre sa vie. J’ai adoré ce bouquin car comme je lui ai dit, en définitive je n’aime que les gens qui chutent parce qu’ils gagnent en densité humaine. C’est ainsi que l’on devient de plus en plus apte à faire son job d’être humain.
 
Résumé : « L’hyperconnexion a joué un rôle dans ma dépression. Branché en permanence sur le Web, j’ai absorbé comme une éponge l’antisémitisme et la violence de l’époque. J’ai payé le prix fort.
Un jour, pourtant, « ça » a été mieux. J’écris ce livre pour cette phrase. Pour que la lectrice inconnue, le lecteur perdu au fond de sa nuit, sache que « ça » arrive.
On va mieux. Pas « moins mal », mieux. Le moteur redémarre. Il toussote à l’occasion, mais il ronronne à nouveau. Il faut le bon psy, des médicaments, de l’amour, de l’amitié aussi. Mais « ça » repart. Aujourd’hui, j’ai retrouvé le goût des autres, celui des projets, l’envie. Et surtout une juste distance. Je suis le même en différent ; j’espère que je suis un peu meilleur. »

 
« … Une dépression française » est un bel enseignement sur la peur, la recherche de l’humilité qui ne peut être constante, mais qu’on peut garder en point de mire ; sur sa façon de négocier avec le monde, d’où l’on vient et nos ressorts et leviers invisibles. C’est un livre sincère, direct, bien écrit, je l’ai dévoré et il m’a profondément touchée.
 
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——-(2015. Trouver la bonne distance, tâcher de la garder, ne pas toujours y arriver. Être dans la vie et parfois à côté ; rester sur internet, souvent à côté. Être dans le monde et dans mon monde. Regarder les gens évoluer IRL et IVL. Internet s’embourgeoise en quelque sorte. Les rires sonnent faux trop souvent. Tout ce petit monde glisse dans un certain confort, ça ronronne, ça proteste le temps d’un 11 janvier, à peine un ricochet. Moi la première, je fuis les actualités, les évènements trop durs, les images trop heurtantes, les mots définitifs, je me protège. Pourtant, il y reste des gens de convictions, des combats à mener. Un espoir ; de ça j’en suis convaincue, ma sainte trinité : revenu universel, écologie, 6ème république. C’est l’aspiration.)——-
 
Mais parfois le web ne nous entraîne pas forcément dans une chute, parfois il est utile, nécessaire. C’est toute la beauté de cet univers violent, trop rapide, frontal, trop frontal. Parfois, ça nous fait tenir, ça nous tient la tête hors de l’eau. Je crois que c’était thérapeutique pour Manuela Wyler, le quatrième et dernier roman que j’évoque dans ce billet. Un jour Manuela a appris qu’elle était atteinte d’un second cancer, un cancer du sein. Elle a été très en colère, presque contre le monde entier. Mais grâce au web, elle a pu partager, s’énerver, apprendre aux autres, elle a fait bouger les lignes. C’est précisément là où réside toute l’utilité de cet espace, des histoires individuelles dont on n’aurait jamais entendues parler au service de l’universel. Et c’est ainsi qu’est naît « Fuck My cancer ».
 
Résumé : «Je suis une femme de 55 ans, et j’ai un cancer du sein métastatique. Je suis une femme de caractère, ou une emmerdeuse, si vous préférez. Mon cancer du sein a modifié mon espérance de vie, mais n’a pas changé cela. La maladie ne rend rien plus facile. Je suis une patiente indocile, curieuse et libre de ses choix. Ce livre n’est pas le chemin de ma rédemption, c’est une chronique de mon expérience de Cancerland, qui n’est pas un monde merveilleux parce qu’à la fin, on meurt souvent. Je ne suis pas encore à la fin, et je continue à dire Fuck my cancer !»
 
Tenir son blog de journal de bord de son cancer a permis à Manuela de tenir, de supporter la connerie qu’elle a croisé extrêmement souvent, il faut bien l’avouer et c’est devenu un livre. J’y suis allée à reculons, elle le sait. C’était compliqué pour moi de le lire parce que ça me renvoyait très souvent à la déchéance de ma mère face à son cancer. Mais. Mais j’y ai appris des tas de choses, des choses que je ne soupçonnais pas. J’ai admiré sa façon de tenir tête au système médical. Son humour et sa franchise. J’ai beaucoup ri. Et j’ai un peu pleuré. Elle m’a brisée le coeur en deux pages. J’ai admiré son choix. Le courage de faire son propre choix face à des enjeux vitaux.
 
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À travers ces quatre romans, c’est mon histoire d’internet qui se déroule, ce qui me lie à lui et ce qui m’en détache, le passé qui s’y fige et l’avenir qui se profile. il y a Manuela qui lutte et se bat pour s’y faire entendre, il y a Guy qui se fait rattraper par son enfance, son prénom, il y a Nicolas qui raconte la sienne à son arrière petite fille imaginaire – quel sera son internet à elle ? – et Titiou qui nous raconte à sa façon ce qu’était cet espace auparavant presque vide. Espace qui s’est rempli jusqu’à l’overdose, que je continue de fréquenter précisément parce qu’il y a des êtres comme ces quatre-là qui passent de temps en temps.
 

 
 
PS : sur la dépression, je ne saurais trop vous recommander le documentaire de mon amie Michèle Dominici qui s’est battue pour le faire. Il est disponible en VOD sur Arte.

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