Sur Mégaconnard

Publié sur Mégaconnard, un dialogue de sourds, de lâches et ce de la part des deux bords. Scène de la connerie ordinaire dans le hall de mon immeuble, une fiction qui se veut drôle sur le racisme ordinaire, celui qu’on finit par ne plus combattre par lassitude et trop de proximité

illustrations @t0adscroak

Monsieur Vrelard, c’est mon voisin. Il sent la naphtaline, le rance, je ne lui adresse jamais la parole, je ne le supporte pas. La dernière fois, je l’ai croisé dans le hall d’entrée, il discutait avec la petite voisine, Elodie, une jeune fille sympa comme tout. Monsieur Vrelard était dans un état pas possible, œil au beurre noir, œuf de pigeon, sentant mauvais, boîtant et j’en passe. Voilà leur conversation.

« -Oh putain, qu’est ce qui vous arrive, Monsieur Vrelard ?!

-M’en parlez pas, j’ai passé une journée de merde, la pire de la ma vie !

– Ben, j’vois ça, qu’est ce qui s’est passé ?»

Et Monsieur Vrelard de raconter sa folle journée :

«- Je suis parti ce matin au boulot. J’ai retrouvé mon collègue, par hasard, dans le métro. On a commencé à discuter, et je lui ai dit ma façon de penser sur Kevin, le ptit jeune qui vient d’arriver. Il parle pas bien le français, il parle le rebeu, j’comprends rien à ce qu’il dit, c’est insupportable. »

«- Le rebeu ? Mais c’est quoi ? »

«- Bah, vous savez… la façon dont ils causent les jeunes »

«- Non, j’vois pas Monsieur Vrelard »

«- Ben, c’est pas grave, figurez-vous que le Kevin, il était derrière moi quand j’ai dit ça. Le métro a freiné, et chais pas ce qui s‘est passé, je me suis pris le barreau du métro en pleine poire, mais méchant, hein ? »

«- Oui, effectivement, vous avez un sacré œuf de pigeon au milieu du front »

«- Ouais, comme vous dites, donc après chuis arrivé au boulot. On a bu un café avec les gars. Y’avait toute l’équipe. On parlait du chantier d’hier, et j’ai dit que sur ce coup-là, je m’étais mis à travailler comme un nègre. Je sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin… »

«- Ouais… Vous avez raison, c’était le Club Med dans les champs de coton, c’est évident »

«- Ha, j’ai pas dit ça non plus, ça devait pas être agréable de bosser par cette chaleur, et pis les chaînes, c’est pas ben pratique hein. Mais, bref, après avoir dit ça, ya Bernard qui a fait une connerie, il a renversé son café brûlant. Regardez ma main, brûlée au troisième degré ! »

«- Ha mais c’est ça qui pue ! »

«- Non, c’qui pue, c’est mes fringues. Quand je suis revenu du chantier, vous allez pas me croire »

«- Je pense que si, bizarrement »

«- On avait chié sur mes fringues »

«- Ben à force de chier sur la tête des gens… »

«- Pardon ? Vous avez dit quoi ? »

«- Rien, rien, Monsieur Vrelard »

«- Mais ça c’est rien ! Attendez la suite ! »

«- J’en rêve, allez-y »

«- Après, quand j’étais sur le chantier, j’ai tapé la causette avec mon chef, on a discuté du nouveau contremaître, Mohamed. Il est arrivé directement chef, lui, paraît qu’il a fait des études. Et le chef, y m’dit « Il mange du cochon et il boit de la bière, c’est dingue non ? » Et j’lui répond « Il correspond pas du tout au prototype ».

«- Prototype ?! »

«- Ouais, j’aime bien ce mot, j’l’ai appris en regardant Julien Lepers avec Maman. Bref, Mohamed nous avait rejoint, et j’ai terminé en disant « »Il en faut toujours un, quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup que ça fait des problèmes, hein Mohamed ? ». J’lui ai mis une tape amicale sur l’épaule, il a souri. »

«- Je suis sure qu’il a apprécié le compliment à sa juste valeur »

«- Ha ouais ? J’me demande, parce que quand on trimballait une palette, ce con l’a lâché au mauvais moment, et j’me la suis prise sur le pied. J’ai dû arrêter de bosser. J’ai 10 jours d’arrêt de travail, moi avec ces conneries »

«- On aurait du vous prescrire un arrêt d’ouvrage de gueule aussi et pendant quelques années hein tant qu’à faire… »

«- Qu’est ce que vous avez dit ? Parlez plus fort, chuis sourd de l’oreille droite »

«- Nan, nan, rien. Laissez tomber. Et alors ? »

«- Chuis parti avec un collègue, parce que je pouvais plus bosser, vous comprenez. Il m’a ramené en bagnole. On a tapé le bout de gras, j’lui raconté une blague de Dieudonné, c’qu’il est marrant, ce con. Vous aimez Dieudonné ? Mon collègue, ce crétin, il s’marrait comme une baleine, et sans faire exprès, il a brûlé un feu rouge. On s’est fait arrêté par les flics. Yen avait un, il était noir. Z’embauchent des blacks chez les poulets, c’est fou. »

«- Oui, tout se barre en couilles, hein… »

«- Bah, j’me suis pas gêné pour lui dire, j’lui ai fait « Ben vlà qu’ya des noirs chez les flics alors que l’africain, il est pas rentré dans l’histoire comme dit Msieur Sarkozy. Il l’a super mal pris. Il va porter plainte, vous vous rendez compte ?! Contre un vrai Français ! »

«- Non, là, comme ça, je réalise pas, non. Et donc ? »

«- Ben, je suis retourné à la boîte pour faire les papiers. Je suis allée voir la secrétaire. Elle était en train de pleurer. »

«- Mais vous n’aviez pas encore ouvert la bouche, comment ça se fait ? »

«- J’lui ai demandé, et elle m’a montré une photo qu’elle avait trouvé sur son bureau. C’était une photo d’elle au dernier pot de départ, celle où elle est devant la banderole de départ de Dédé où ya marqué « Bon départ à la retraite Dédé et qu’on te revoit jamais ». »

«- Et ? »

«- Ben, c’était une blague, moi, ça m’a fait rire, mais faut aimer l’humour noir voyez, ya quelqu’un qui lui avait collé une étoile jaune à la mère Rebecca. Vous en faites une drôle de tête… Ca vous fait pas rire ? »

«- J’ai le fou rire intérieur, Monsieur Vrelard, là telle que vous me voyez, je suis pliée de rire »

«- Z’êtes bizarre quand même. Enfin, bref, la Rebecca, elle est devenue dingue, elle a attrapé une agrafeuse, elle m’a poursuivie avec, et puis elle m’a mordu, une vraie enragée. »

«- C’est fou ça… Mais pourquoi ? »

«- Bah, je crois qu’elle a pas apprécié que j’dise qu’elle avait grossi depuis la photo. Faites gaffe, vous venez de lâcher vos sacs par terre, vous avez des œufs, vont s’casser ».

«- Vous êtes tout le temps comme ça, monsieur Vrélard ? »

«- J’comprends pas votre question. »

«-Laissez-tomber. Vous avez fait quoi après ça ? »

«- Ben, après qu’ils ont maîtrisé l’autre folle, j’ai décidé d’aller me changer pour rentrer chez moi, et c’est là que j’ai trouvé mes fringues. J’étais pas content, ça c’est pas drôle comme blague. Ha ben là vous vous marrez, z’êtes bizarre quand même. »

«- Je crois qu’on a pas le même humour »

«- J’me demande si on pense pas que chuis raciste ? »

«- Nan, Monsieur Vrelard, pensez… »

«- Ben ouais, moi j’aime bien Moussa et Ibrahim. Ils travaillent bien, les mecs, et quand je sors une vanne, ils me tombent pas dessus… Remarquez, c’est eux qui ont quitté en dernier la salle des casiers où on se change. Vous croyez que ce sont eux qui ont chié sur mes fringues ? »

«- Non, je pense pas.C’est pas comme s’ils avaient des raisons… »

«- C’est bizarre c’tte histoire quand même. Je viens toujours vous réparer votre chauffe-eau demain ?»

La petite Elodie a eu l’air emmerdé. Elle est restée silencieuse quelques secondes. Elle a soupiré.

«- Oui, Monsieur Vrelard, vous passez demain matin ? »

«- Pas de souci. Vous voulez que j’vous raconte une bonne blague ? Faut bien rigoler après une journée de merde. C’est l’histoire d’Abdellah et…»

«- Non, c’est bon, je suis pressée là. A demain »

Elle est partie. Monsieur Vrelard est rentré dans l’ascenseur en boitillant. En prenant mon courrier, je me suis promis de faire un truc.

Le lendemain matin, on entendait Monsieur Vrelard hurler dans le couloir de notre étage.

«- Qui est le connard qui a chié sur mon paillasson ?!!! »

Conasse, Monsieur Vrelard. La connasse…

Crédit illustration http://www.unsitesurinternet.fr/

2 commentaires


  1. ·

    Alors là… là… Je ne sais si c’est de la fiction ou une triste réalité, tellement triste elle serait que j’en viens à prier que ce soit le fruit de votre imagination. Mais trop souvent la réalité dépasse la fiction.

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